perspectives croisées de Lionel Naccache, Paul Ricœur, Michael White & David EPSTON, ET applications au counseling de carrière
Introduction
La notion d’identité narrative occupe aujourd’hui une place centrale dans les sciences humaines, tant en philosophie qu’en psychologie, en neurosciences cognitives et dans les pratiques d’intervention. Elle renvoie à l’idée selon laquelle l’être humain se comprend, se constitue et se transforme à travers les récits qu’il élabore sur lui‑même, sur autrui et sur le monde. En articulant subjectivité, temporalité et langage, cette perspective permet de dépasser les conceptions essentialistes ou strictement psychométriques de l’identité pour l’envisager comme un processus dynamique, dialogique et situé.
Trois approches majeures ont contribué à structurer ce champ de réflexion. La conception neurocognitive de Lionel Naccache met en lumière les mécanismes par lesquels la conscience produit une continuité subjective sous forme narrative. La philosophie herméneutique de Paul Ricœur analyse le récit comme médiation fondamentale de la compréhension de soi, articulant permanence et changement dans le temps. Enfin, l’approche narrative développée par Michael White et David Epston inscrit l’identité dans des contextes discursifs et relationnels, en soulignant le rôle des récits dominants et la possibilité de leur transformation. Chacune de ces perspectives propose ainsi une manière singulière de comprendre la construction du sens, la continuité du soi et le potentiel de changement des récits identitaires.
À partir de ces cadres théoriques, ces trois perspectives sont présentées, puis mises en dialogue afin de faire ressortir leurs convergences et leurs divergences, avant d’en examiner les implications pour le counseling de carrière. L’articulation de ces cadres ne présente pas seulement un intérêt théorique : elle ouvre également des perspectives fécondes pour les pratiques d’accompagnement, en particulier dans le champ de l’accompagnement des parcours professionnels. Dans un contexte marqué par la discontinuité croissante des trajectoires professionnelles, l’incertitude et la multiplication des transitions, les récits de carrière deviennent des supports centraux de construction du sens, de l’identité et de la projection vers l’avenir.
La section suivante se consacre à l’approche neurocognitive de Lionel Naccache. Elle vise à éclairer les conditions neurocognitives de la continuité subjective et à montrer comment la conscience humaine produit spontanément une cohérence du soi sous forme narrative. Cette première perspective permet d’établir les fondements cognitifs de l’identité narrative, qui seront ensuite approfondis et déplacés sur les plans herméneutique et discursif dans les sections consacrées à Paul Ricœur, puis à Michael White et David Epston.
1. L’identité narrative selon Lionel Naccache
1.1. Conscience, subjectivité et narration : une perspective neurocognitive
Lionel Naccache, neurologue et chercheur en neurosciences cognitives, propose une conception de l’identité narrative ancrée dans l’étude du cerveau conscient. Dans le prolongement de la théorie de l’espace de travail global (Dehaene & Changeux, 2004), il soutient que la conscience émerge de l’intégration dynamique d’informations distribuées et qu’elle opère comme un dispositif de mise en cohérence de l’expérience. L’originalité de sa proposition tient à l’idée que cette cohérence prend spontanément une forme narrative : la conscience fonctionne comme un « théâtre intérieur » qui organise perceptions, souvenirs, anticipations et affects en scènes successives, reliées par des mécanismes d’interprétation (Naccache, 2006, 2020).
Dans cette perspective, le sujet ne se contente pas de recevoir passivement des informations : il produit activement une expérience unifiée du monde et de lui-même. Le Cinéma intérieur formule cette idée de manière particulièrement explicite : l’être humain y est décrit comme un « créateur de fictions » dont l’esprit fabrique des significations à ce qu’il vit, pense ou imagine, consciemment et inconsciemment (Naccache, 2020). Cette fabrique de sens, à la croisée du cerveau et de l’expérience subjective, fournit un socle neurocognitif à la compréhension de l’identité narrative comme processus continu de configuration du soi dans le temps.
1.2. Le caractère fictionnel et reconstructif de l’identité
Un apport majeur de Naccache consiste à souligner le caractère fictionnel de l’identité — au sens où elle est construite, orientée et configurée — plutôt qu’un enregistrement fidèle de l’expérience. La mémoire autobiographique apparaît alors comme reconstructive et non archivistique : chaque rappel s’effectue sous l’influence du présent (contexte, attentes, émotions), ce qui implique que l’identité narrative demeure en réécriture permanente (Naccache, 2006, 2020).
Ce caractère reconstructif ne signifie pas arbitraire mensonge, mais plutôt exigence de cohérence : le cerveau tend à produire une histoire vivable et intelligible, même si cette cohérence suppose des simplifications. C’est précisément pourquoi, dans une perspective inspirée de Naccache, l’identité narrative doit être comprise comme une activité de mise en forme du vécu, au service d’un sentiment de continuité personnelle, plutôt qu’une substance stable ou un noyau immuable.
Comme le souligne Lionel Naccache dans sa conférence consacrée à la conscience et à l’identité narrative (2018), la narration produite par la conscience ne doit pas être comprise comme un récit réfléchi, autobiographique ou linguistiquement élaboré au sens fort. Il s’agit d’une fiction cognitive largement pré‑réflexive, souvent non verbale, qui émerge automatiquement du fonctionnement cérébral conscient. Cette fiction vise moins la vérité factuelle ou la cohérence morale que la stabilité subjective : elle masque la discontinuité réelle des processus neurocognitifs en produisant une impression de continuité du soi. L’identité narrative apparaît ainsi, dans cette perspective, comme une illusion fonctionnelle — biologiquement nécessaire au maintien de la subjectivité — mais conceptuellement fragile, dont la portée éthique et interprétative relève d’un registre distinct de celui de son origine neurocognitive.
1.3. Le rôle du langage et de l’intersubjectivité
Bien que naturaliste dans ses fondements, l’approche de Naccache n’isole pas le sujet dans un cerveau clos. Elle reconnaît explicitement l’importance du langage et des interactions sociales : le récit de soi se stabilise, se transforme et se partage dans un espace intersubjectif traversé par des normes, des attentes et des récits collectifs. Le langage ne sert pas seulement à communiquer une expérience préexistante : il contribue à structurer l’expérience elle-même, en la rendant racontable, discutable et modifiable (Naccache, 2006, 2020).
Dans cette optique, le récit de soi est un acte dialogique, adressé à autrui (réel ou imaginé). L’identité narrative apparaît alors comme un phénomène à la fois biologique et social : elle s’enracine dans des mécanismes cognitifs de cohérence, tout en se construisant dans des environnements relationnels et culturels qui orientent les significations disponibles pour se dire et se comprendre.
1.4. Implications pour la compréhension du soi : plasticité narrative et subjectivité contemporaine
La perspective de Naccache offre ainsi une compréhension intégrée de l’identité narrative, articulant neurosciences, psychologie et phénoménologie. Elle met en lumière la plasticité du soi : si l’expérience est continuellement configurée, alors l’identité narrative peut se transformer en intégrant de nouvelles informations, en réinterprétant des événements passés et en reconfigurant des scénarios futurs (Naccache, 2006, 2020).
Cette thèse se trouve prolongée et actualisée dans Sujet, es-tu là ? (2025), où Naccache recentre la discussion sur la subjectivité comme enjeu contemporain. L’ouvrage met explicitement au premier plan « la question de la subjectivité, de ses pouvoirs et des menaces qui pèsent sur elle » et propose un parcours thématique qui revient sans cesse à la figure du sujet, à partir de la conscience (Naccache, 2025). Il explore notamment des thèmes comme l’empathie, la maladie d’Alzheimer, le sommeil, les neuropuces ou encore ChatGPT, afin de comprendre comment la subjectivité se fraye un chemin entre déterminismes sociaux et contraintes neurobiologiques (Naccache, 2025).
L’intérêt de cette extension, pour une théorie de l’identité narrative, est double. D’une part, elle confirme que le récit de soi relève de mécanismes de cohérence propres à la conscience ; d’autre part, elle souligne que ces récits se construisent dans un environnement culturel et technique qui influence ce qu’il devient possible de percevoir, de dire et d’anticiper. Ainsi comprise, l’identité narrative n’est pas seulement une propriété émergente du cerveau : elle est aussi une forme située de subjectivité, exposée à des transformations historiques et à des conditions sociales qui affectent les manières de se raconter.
En résumé, l’approche neurocognitive de Naccache permet de comprendre comment une conscience humaine produit une continuité du soi en configurant l’expérience sous une forme interprétative et cohérente. Elle éclaire la « fabrique » de l’identité narrative : ses mécanismes reconstructifs, sa plasticité, ainsi que ses interactions avec le langage et l’intersubjectivité (Naccache, 2006, 2020, 2025). Cependant, si cette perspective décrit les conditions de possibilité neurocognitives du récit de soi, elle n’épuise pas la question du sens — c’est-à-dire la manière dont le sujet interprète son histoire, s’y reconnaît, y engage sa responsabilité et articule continuité et transformation dans le temps. C’est précisément ce déplacement vers la compréhension de soi comme tâche interprétative, médiatisée par le récit et structurée par la temporalité, que propose la perspective herméneutique de Paul Ricœur.
Si l’approche neurocognitive de Lionel Naccache éclaire les mécanismes par lesquels la conscience fabrique une continuité subjective, elle laisse en suspens la question du sens que le sujet attribue à cette continuité. Autrement dit, elle permet de comprendre comment un récit de soi est produit, sans examiner de manière approfondie comment il est interprété, assumé et investi sur le plan existentiel et éthique. C’est précisément ce déplacement vers la compréhension de soi comme tâche interprétative, médiatisée par le récit et structurée par la temporalité, qu’opère la philosophie herméneutique de Paul Ricœur.
2. L’identité narrative selon Paul Ricœur
2.1. L’herméneutique du soi : fondements philosophiques
Alors que l’approche neurocognitive de Lionel Naccache éclaire les conditions de possibilité cérébrales de la continuité subjective, la philosophie de Paul Ricœur (1983-1985, 1990) opère un déplacement décisif vers la question du sens et de la compréhension de soi. Là où Naccache s’attache principalement à décrire comment la conscience produit une cohérence vécue à partir de processus reconstructifs, Ricœur s’interroge sur la manière dont le sujet se comprend lui‑même à travers les récits qu’il élabore, interprète et assume.
Cette perspective s’inscrit dans une herméneutique du soi selon laquelle l’identité n’est jamais immédiatement donnée. Le soi n’est accessible qu’à travers des médiations symboliques — actions, récits, promesses, imputations — qui rendent l’expérience intelligible. Le récit apparaît dès lors comme la forme privilégiée par laquelle le sujet articule son rapport au temps, à l’action et à autrui, et accède à une compréhension unifiée, mais toujours révisable, de son existence.
2.2. La double dimension de l’identité : idem et ipse
Un apport central de Ricœur à la théorie de l’identité narrative réside dans la distinction entre identité‑idem et identité‑ipse. L’identité‑idem renvoie à la mêmeté, c’est‑à‑dire à ce qui demeure relativement stable dans le temps : traits de caractère, habitudes, continuités observables. Elle permet de reconnaître une personne comme la « même » à travers les changements. L’identité‑ipse, en revanche, renvoie à l’ipséité, c’est‑à‑dire à la capacité du sujet à se reconnaître comme auteur de ses actions, à tenir parole, à s’engager et à assumer une responsabilité dans le temps.
Cette distinction permet de dépasser l’opposition classique entre permanence et changement. L’identité narrative apparaît précisément comme le lieu de leur articulation: elle assure une continuité du soi sans supposer une substance immuable. Le sujet demeure le même (idem) non pas malgré les transformations, mais à travers elles, en se reconnaissant comme celui qui agit, promet et répond de ses actes (ipse).
2.3. La mise en intrigue : configurer le temps et l’expérience
Au cœur de cette articulation se trouve la notion de mise en intrigue, développée notamment dans « Temps et récit ». La mise en intrigue désigne l’opération par laquelle des événements hétérogènes, discontinus ou imprévus sont configurés en une histoire dotée de sens. Elle permet de transformer une simple succession chronologique en une totalité intelligible.
Le temps vécu est en effet marqué par les ruptures, les bifurcations et l’imprévisibilité. Le récit joue alors un rôle médiateur fondamental : il relie passé, présent et avenir dans une configuration narrative qui rend l’expérience habitable. Contrairement à une conception factuelle ou archivistique de l’identité, Ricœur montre que se raconter, ce n’est pas restituer fidèlement ce qui a eu lieu, mais interpréter son existence en lui donnant une cohérence temporelle.
2.4. Le récit comme médiation éthique et reconnaissance de soi
L’identité narrative ne se limite toutefois pas à une fonction de cohérence temporelle. Chez Ricœur, le récit constitue également une médiation éthique. En se racontant, le sujet ne fait pas que décrire son histoire : il s’y reconnaît comme agent, il s’attribue des actions, il évalue ses choix et se projette dans des engagements futurs.
Le récit devient ainsi le lieu où se joue la reconnaissance de soi comme sujet responsable. La capacité de dire « c’est moi qui ai agi », « c’est à moi que cela est arrivé », ou « je me promets de… » suppose une narration dans laquelle le sujet s’identifie comme auteur et répondant de ses actes. L’identité narrative engage donc une dimension normative : elle articule compréhension de soi, responsabilité et relation à autrui.
2.5. Langage, narration et constitution du soi
Cette dynamique est indissociable du langage. Pour Ricœur, le langage ne sert pas simplement à exprimer une identité préexistante : il contribue à la constituer. Le soi se comprend et se transforme dans et par les récits qu’il formule, partage et interprète. La narration rend l’expérience dicible, communicable et discutable, ouvrant ainsi un espace intersubjectif de reconnaissance.
Le récit de soi est toujours adressé — à un autrui réel ou symbolique — et inscrit dans des traditions narratives, culturelles et sociales. L’identité narrative est donc à la fois singulière et relationnelle : elle se construit dans un dialogue constant entre l’expérience vécue et les ressources symboliques disponibles pour la raconter.
2.6. Implications pour la compréhension de l’identité et transition vers l’approche narrative
La théorie ricœurienne de l’identité narrative permet ainsi de concevoir le soi non comme une substance stable, mais comme une réalité dynamique, accessible uniquement à travers des médiations symboliques. L’identité n’est jamais donnée immédiatement : elle se constitue dans et par le récit, comme un processus interprétatif par lequel le sujet articule son rapport au temps, à l’action et à autrui. En ce sens, l’identité narrative désigne moins un contenu qu’une activité de configuration du sens, par laquelle l’existence devient intelligible et habitable.
Dans cette perspective, la notion de mise en intrigue occupe une fonction structurante. Elle désigne l’opération par laquelle des événements discontinus, parfois imprévus ou contradictoires, sont reliés dans une histoire dotée de cohérence temporelle. Ce travail narratif ne vise pas à restituer fidèlement le passé, mais à en proposer une configuration signifiante. L’articulation entre identité‑idem et identité‑ipse trouve ici toute sa portée : le sujet demeure reconnaissable non pas malgré les transformations, mais à travers elles, en se reconnaissant comme auteur de ses actions et répondant de ses engagements dans le temps.
L’identité narrative possède dès lors une dimension éthique irréductible. Se raconter, ce n’est pas seulement décrire ce qui a eu lieu, mais s’y reconnaître comme agent, capable d’imputation, de promesse et de projection vers l’avenir. Le récit devient le lieu où se joue la reconnaissance de soi comme sujet responsable, inscrit dans une temporalité orientée et engagé dans des relations avec autrui. L’identité apparaît ainsi comme une tâche interprétative toujours inachevée, dans laquelle le sujet élabore une compréhension de soi à la fois cohérente et révisable.
Toutefois, si l’approche ricœurienne éclaire avec une grande finesse la dimension herméneutique et éthique de l’identité narrative, elle demeure principalement centrée sur la compréhension de soi. Elle analyse les structures du récit et leur portée normative, sans examiner de manière systématique les conditions sociales, discursives et relationnelles dans lesquelles ces récits prennent forme. Les cadres culturels, les normes implicites et les rapports de pouvoir qui orientent les récits disponibles pour se comprendre restent ainsi relativement en arrière‑plan.
À cet égard, l’anthropologie interprétative de Geertz (1973) fournit un point d’appui conceptuel éclairant. En définissant la culture comme un ensemble de systèmes symboliques à interpréter, Geertz montre que les significations par lesquelles les individus se comprennent sont toujours situées historiquement et socialement. Les récits de soi ne sont jamais produits dans un vide symbolique : ils s’inscrivent dans des cadres culturels préexistants qui orientent ce qu’il devient possible de dire, de penser et de valoriser. Cette perspective prolonge l’intuition ricœurienne selon laquelle le sens de l’action humaine est médiatisé, tout en rendant plus visibles les conditions sociales de production des interprétations de soi.
Ce déplacement met en évidence une limite importante de l’herméneutique ricœurienne : si le sujet se comprend à travers le récit, encore faut‑il interroger les contextes discursifs dans lesquels certains récits deviennent dominants, tandis que d’autres sont marginalisés ou rendus impensables. La compréhension de soi ne relève pas uniquement d’un travail interprétatif individuel, mais s’inscrit dans des environnements sociaux traversés par des rapports de pouvoir qui influencent profondément les manières de se raconter et de se projeter.
C’est précisément ce déplacement — du récit comme médiation de la compréhension de soi vers le récit comme enjeu de discours, de pouvoir et d’intervention — qu’opère l’approche narrative développée par White et Epston. En inscrivant l’identité narrative dans des contextes sociaux concrets et en analysant les récits dominants qui structurent l’expérience, la thérapie narrative prolonge et radicalise les intuitions ricœuriennes sur le caractère construit, interprétatif et transformable du soi. Elle ouvre ainsi la voie à une conception de l’identité narrative non seulement comme cadre de compréhension, mais aussi comme levier d’intervention, orienté vers la transformation des récits et le soutien de l’agentivité des personnes.
3. L’identité narrative selon White et Epston
3.1. Genèse et fondements de l’approche narrative
Dans le prolongement des réflexions herméneutiques sur le récit de soi, l’approche développée par White et Epston opère un déplacement décisif vers le champ de la psychothérapie et de l’intervention. Formulée à la fin des années 1980 et systématisée dans Les moyens narratifs au service de la thérapie (White & Epston, 2003) et Les cartes narratives (White, 2009), la thérapie narrative repose sur l’idée que l’identité humaine est constituée par des récits socialement situés, façonnés par des discours culturels, des pratiques relationnelles et des rapports de pouvoir.
Contrairement aux approches psychologiques qui localisent les problèmes à l’intérieur de la personne, White et Epston soutiennent que les difficultés psychologiques émergent principalement des récits dominants à travers lesquels les individus interprètent leur expérience. Ces récits tendent à simplifier la complexité de la vie, à sélectionner certains événements au détriment d’autres et à figer l’identité dans des descriptions réductrices. L’enjeu thérapeutique n’est donc pas de corriger une personnalité déficiente, mais de transformer les histoires qui organisent la compréhension de soi.
Cette perspective s’inscrit dans une filiation théorique multiple : le constructivisme social, le post‑structuralisme et l’anthropologie culturelle, ainsi que les travaux de Bruner (2015) sur la cognition narrative. Elle prolonge la réflexion de Ricœur sur la mise en intrigue, tout en la réorientant vers une analyse critique des conditions sociales de production des récits identitaires.
3.2. L’identité comme construction discursive et relationnelle
Au cœur de la thérapie narrative se trouve une conception résolument relationnelle et discursive de l’identité. Les personnes vivent leur vie à travers les histoires qu’elles se racontent et qu’on leur raconte ; ces histoires ne sont jamais produites en isolation, mais se construisent dans des interactions familiales, professionnelles, institutionnelles et culturelles. L’identité apparaît ainsi comme un produit de discours, toujours susceptible d’être révisé et transformé.
Les récits identitaires dominants sont souvent soutenus par des normes sociales implicites — idéaux de réussite, de normalité, de performance ou de stabilité — qui orientent la manière dont les individus évaluent leur propre parcours. Ces récits peuvent devenir contraignants lorsqu’ils réduisent l’identité à une seule trame interprétative, occultant des expériences, des intentions ou des valeurs qui ne s’y conforment pas. L’approche narrative vise précisément à rendre ces cadres discursifs visibles et discutables.
En ce sens, White et Epston introduisent une dimension explicitement critique dans la compréhension de l’identité narrative. Le récit n’est pas seulement une structure de sens, mais aussi un enjeu de pouvoir : certaines histoires sont valorisées et légitimées, tandis que d’autres sont marginalisées ou disqualifiées. Transformer le récit de soi revient alors à se repositionner face à ces discours et à ouvrir des possibilités alternatives de subjectivation.
3.3. L’externalisation : séparer la personne du problème
L’un des concepts les plus emblématiques de la thérapie narrative est celui d’externalisation. Cette pratique consiste à dissocier la personne du problème, en reformulant les difficultés de manière à ce qu’elles apparaissent comme des entités extérieures plutôt que comme des caractéristiques intrinsèques du soi. Ainsi, au lieu de dire « je suis anxieux », la personne pourra dire « l’anxiété influence certaines de mes décisions ».
L’externalisation produit plusieurs effets subjectifs majeurs. Elle réduit la culpabilité et l’auto‑blâme, en montrant que la personne n’est pas le problème. Elle ouvre également un espace d’observation et de dialogue : le problème peut être décrit, interrogé, limité, voire contesté. Cette opération linguistique redonne à la personne une position d’agent, capable d’agir sur sa relation au problème.
Sur le plan théorique, l’externalisation s’inscrit dans une conception éthique de la subjectivité. Elle s’oppose aux discours psychologisants ou biologisants qui naturalisent les difficultés et tendent à enfermer les individus dans des identités pathologisées. Elle prolonge ainsi, dans une perspective pratique, l’idée ricœurienne selon laquelle l’identité narrative engage la responsabilité et la capacité d’agir du sujet.
3.4. Le re‑authoring : reconstruire des récits alternatifs
Le second pilier de la thérapie narrative est le re‑authoring, ou réécriture de l’histoire de vie. Ce processus consiste à identifier des « événements uniques » — des moments où la personne a agi différemment du récit dominant — et à les utiliser comme points d’appui pour construire une histoire alternative. Ces événements, souvent minimisés ou oubliés, témoignent de compétences, de valeurs et d’intentions qui ne sont pas reconnues par le récit dominant.
Le travail de re‑authoring implique plusieurs étapes : l’identification des événements uniques, l’exploration de leur signification, leur mise en relation et leur inscription dans une trame narrative cohérente. Cette nouvelle histoire ne remplace pas mécaniquement l’ancienne, mais coexiste avec elle, offrant au sujet d’autres manières de se comprendre et d’agir.
Ce processus rejoint, sur le plan conceptuel, la notion ricœurienne de mise en intrigue, tout en l’orientant vers une finalité explicitement transformatrice. Là où Ricœur analyse la configuration narrative comme médiation de la compréhension de soi, White et Epston en font un levier d’intervention visant à élargir les possibles identitaires.
3.5. Récits dominants, pouvoir et subjectivité
L’approche narrative se distingue par son attention aux rapports de pouvoir qui traversent les récits identitaires. Inspirés par les analyses de Michel Foucault (1975, 1984, 1994), White et Epston considèrent que les discours sociaux — qu’ils soient médicaux, psychologiques, éducatifs ou médiatiques — produisent des catégories et des normes qui influencent profondément la manière dont les individus se perçoivent.
Les récits dominants peuvent ainsi fonctionner comme des dispositifs de normalisation, en définissant ce qui est désirable, acceptable ou déviant. Lorsqu’ils sont intériorisés, ces récits limitent les possibilités d’action et de projection. La thérapie narrative vise à déconstruire ces discours, à en révéler l’historicité et à soutenir des formes de résistance narrative.
Cette dimension politique de l’identité narrative ne s’oppose pas aux approches neurocognitives ou herméneutiques, mais les complète. Elle rappelle que la transformation des récits de soi implique non seulement des capacités cognitives et interprétatives, mais aussi des conditions sociales qui rendent certaines histoires dicibles et d’autres impensables.
3.6. Implications pour la compréhension de l’identité
L’approche narrative développée par Michael White et David Epston invite à concevoir l’identité non comme une propriété interne, stable et individuelle, mais comme un processus dynamique, relationnel et discursivement situé. L’identité se constitue à travers les récits par lesquels l’expérience est interprétée, partagée et reconnue au sein de contextes sociaux concrets. Cette perspective met en lumière le caractère transformable des identités : les histoires dominantes qui organisent la compréhension de soi ne sont ni fixes, ni naturelles, mais peuvent être interrogées, déplacées et réécrites.
En insistant sur le rôle des récits dominants et des rapports de pouvoir qui les soutiennent, l’approche narrative introduit une dimension critique essentielle dans la compréhension de l’identité narrative. Les difficultés vécues par les personnes ne sont plus appréhendées comme l’expression de caractéristiques individuelles déficitaires, mais comme inscrites dans des cadres discursifs normatifs qui orientent les manières de se raconter, de se percevoir et de se projeter. Le travail thérapeutique consiste alors à rendre ces cadres visibles et discutables, afin d’ouvrir des possibilités alternatives de subjectivation et de renforcer l’agentivité des personnes.
Dans une perspective intégrative, l’approche de White et Epston peut être mise en dialogue avec les apports de Naccache et de Ricœur. La plasticité neurocognitive décrite par Naccache éclaire les conditions de possibilité du changement narratif ; l’herméneutique ricœurienne en explicite la dimension interprétative et éthique ; la thérapie narrative fournit, quant à elle, des outils concrets pour intervenir sur les récits identitaires et soutenir les processus de transformation du rapport à soi.
L’examen successif de ces trois perspectives met ainsi en évidence une intuition commune — l’indissociabilité du soi et du récit — tout en faisant apparaître des différences significatives quant à leurs fondements, leurs objets et leurs finalités. Chaque approche éclaire un niveau distinct de l’identité narrative : les conditions neurocognitives de la continuité subjective, les médiations herméneutiques de la compréhension de soi et les dimensions discursives et relationnelles de la transformation des récits. Cette articulation invite à penser l’identité narrative comme un phénomène multi‑niveaux, à la fois biologique, interprétatif et socialement situé, ouvrant la voie à une analyse transversale de leurs convergences, de leurs tensions et de leurs complémentarités.
4. Liens entre les trois perspectives : convergences, divergences et complémentarités
4.1. Trois ancrages disciplinaires, une intuition commune
Bien que les approches de Lionel Naccache, Paul Ricœur, Michael White et David Epston s’inscrivent dans des traditions disciplinaires distinctes — neurosciences cognitives, philosophie herméneutique et psychothérapie narrative post‑structuraliste — elles reposent sur une intuition commune fondamentale : l’identité humaine est indissociable du récit. Dans les trois cadres, le soi n’est pas conçu comme une essence stable ou une entité substantielle, mais comme un processus dynamique par lequel l’individu organise son expérience, lui attribue du sens et se projette dans le temps.
Chez Naccache, cette intuition prend la forme d’une hypothèse neurocognitive : la conscience humaine produit spontanément des configurations interprétatives visant à maintenir une continuité subjective. Chez Ricœur, elle se déploie comme une thèse herméneutique selon laquelle le sujet se comprend lui‑même à travers les récits qui configurent son expérience temporelle. Chez White et Epston, elle devient un principe d’intervention : les récits identitaires, façonnés par des discours sociaux, peuvent être déconstruits et transformés afin de soutenir l’agentivité des personnes. Cette convergence confère au concept d’identité narrative une portée transversale, capable de relier les niveaux biologique, interprétatif et social de la subjectivité.
4.2. Convergences conceptuelles : temporalité, interprétation et agentivité
Les trois perspectives convergent d’abord autour de la dimension temporelle de l’identité. L’identité narrative articule passé, présent et avenir en donnant forme à une expérience vécue marquée par la discontinuité. Chez Ricœur, cette articulation constitue le cœur même de la mise en intrigue, qui transforme une succession d’événements en une histoire intelligible. Chez Naccache, la temporalité est abordée à travers les mécanismes reconstructifs de la mémoire autobiographique et la capacité de la conscience à maintenir une continuité subjective. Chez White et Epston, enfin, la temporalité est mobilisée dans le travail de re‑authoring, qui permet de relier des événements passés négligés à des projections futures alternatives.
Les trois approches s’accordent également sur le caractère interprétatif de l’identité. L’identité narrative ne reflète pas passivement une réalité objective : elle résulte d’un travail de sélection, d’organisation et de signification. Le cerveau interprète l’expérience pour produire une cohérence (Naccache), le sujet interprète son histoire pour se comprendre (Ricœur), et les personnes interprètent — et réinterprètent — des récits socialement situés (White & Epston). Cette dimension interprétative implique que l’identité est toujours révisable et contextuelle.
Enfin, les trois cadres reconnaissent une forme d’agentivité du sujet. Si l’identité narrative est construite, elle n’est pas entièrement subie. La plasticité neurocognitive permet la reconfiguration du sens (Naccache), l’identité‑ipse engage la responsabilité et la capacité de se promettre (Ricœur), et la thérapie narrative soutient la possibilité de résister aux récits dominants et d’en construire de nouveaux (White & Epston). L’identité narrative apparaît ainsi comme un espace de transformation possible, un espace de transformation des posssibles.
4.3. Divergences : conceptions du soi et du récit
Malgré ces convergences, les trois approches se distinguent par leurs fondements ontologiques. Pour Naccache, le soi est une construction émergente du fonctionnement cérébral conscient ; il n’existe pas indépendamment des processus neurocognitifs qui le produisent. Pour Ricœur, le soi est une entité herméneutique, constituée dans et par l’interprétation, toujours en devenir. Pour White et Epston, le soi est un produit discursif, façonné par des relations sociales, des pratiques culturelles et des rapports de pouvoir. Ces positions renvoient respectivement à des ontologies naturaliste, herméneutique et post‑structuraliste.
Les divergences sont également épistémologiques. Naccache adopte une épistémologie empirique fondée sur l’observation et la modélisation des processus cérébraux. Ricœur privilégie une épistémologie interprétative, centrée sur l’analyse des récits et des médiations symboliques. White et Epston s’inscrivent dans une épistémologie critique, attentive aux effets des discours et aux conditions sociales de production du savoir sur le soi. Ces différences impliquent des méthodes distinctes — scientifiques, philosophiques et cliniques — ainsi que des critères de validité propres à chaque cadre.
Enfin, le statut accordé au récit varie sensiblement. Pour Naccache, le récit constitue une fonction cognitive assurant la cohérence de l’expérience. Pour Ricœur, il est une médiation fondamentale de la compréhension de soi et de la responsabilité éthique. Pour White et Epston, le récit est un dispositif social et politique, susceptible de contraindre ou d’émanciper. Ces divergences montrent que le récit peut être appréhendé comme mécanisme, comme médiation et comme levier d’intervention.
4.4. Complémentarités : vers une articulation intégrative
Loin de s’exclure mutuellement, ces trois perspectives peuvent être articulées de manière complémentaire. L’approche neurocognitive de Naccache éclaire les conditions de possibilité biologiques et cognitives du récit de soi, en montrant comment la conscience fabrique une continuité subjective à partir de processus reconstructifs. La philosophie de Ricœur fournit un cadre conceptuel pour comprendre la dimension interprétative, temporelle et éthique de cette continuité. La thérapie narrative de White et Epston, enfin, propose des outils concrets pour intervenir sur les récits identitaires et soutenir leur transformation.
Cette articulation permet d’éviter deux écueils opposés : une réduction biologisante de l’identité, qui négligerait la dimension symbolique et sociale du sens, et une conception purement discursive du soi, qui ignorerait les contraintes et les ressources liées au fonctionnement cognitif. En combinant ces approches, il devient possible de penser l’identité narrative comme un phénomène multi‑niveaux, à la fois enraciné dans le cerveau, médiatisé par le langage et façonné par des contextes sociaux.
4.5. Vers une écologie narrative du soi
L’intégration des perspectives de Naccache, Ricœur et White & Epston conduit à concevoir l’identité narrative comme une écologie du soi, résultant de l’interaction entre plusieurs niveaux interdépendants :
- un niveau neurocognitif, lié aux processus de conscience, de mémoire et de plasticité ;
- un niveau herméneutique, lié à l’interprétation de soi, à la temporalité et à la responsabilité ;
- un niveau discursif et relationnel, lié aux normes sociales, aux discours dominants et aux interactions ;
- un niveau pratique, lié aux actions, aux engagements et aux projections vers l’avenir.
Cette écologie narrative permet de rendre compte de la complexité de l’identité humaine, de sa vulnérabilité aux ruptures et aux crises, mais aussi de sa capacité de transformation. Elle offre un cadre conceptuel particulièrement fécond pour analyser les trajectoires de vie contemporaines, marquées par la discontinuité, l’incertitude et la nécessité de se réinventer.
4.6. Ouverture vers les pratiques d’accompagnement
L’articulation des perspectives de Lionel Naccache, Paul Ricœur et Michael White & David Epston conduit à concevoir l’identité narrative comme une véritable écologie du soi, résultant de l’interaction entre plusieurs niveaux interdépendants : des processus neurocognitifs de cohérence et de plasticité, des médiations herméneutiques de compréhension de soi, des cadres discursifs et relationnels traversés par des normes et des rapports de pouvoir, et des pratiques concrètes d’action et de projection vers l’avenir. Cette conception intégrative permet de rendre compte de la complexité de l’identité humaine, de sa vulnérabilité aux ruptures et aux crises, mais aussi de sa capacité de transformation.
Toutefois, cette écologie narrative apparaît particulièrement fragile dans les contextes contemporains marqués par la discontinuité des trajectoires, l’incertitude et la multiplication des transitions. Lorsque les récits disponibles pour se comprendre deviennent inadéquats, réducteurs ou disqualifiants, l’équilibre entre ces différents niveaux peut se rompre. L’absence de mise en sens narrative, ou l’emprise de récits dominants normatifs, peut alors produire des formes de désorientation identitaire, de perte d’agentivité ou de blocage dans la projection vers l’avenir.
Dans ce contexte, la question de l’accompagnement ne peut être réduite à une aide à la décision ou à une optimisation des choix individuels. Elle engage un travail plus fondamental sur les récits par lesquels les personnes se comprennent, interprètent leur parcours et se projettent dans le temps. L’enjeu n’est pas seulement de clarifier des options, mais de soutenir la capacité à reconfigurer le sens de l’expérience vécue, à reconnaître des ressources narratives souvent invisibilisées, et à ouvrir des possibles identitaires compatibles avec les contraintes du réel.
Ainsi comprise, l’identité narrative ne constitue pas seulement un objet d’analyse théorique, mais un levier central pour les pratiques d’accompagnement. Elle offre un cadre pour penser des interventions attentives à la fois aux contraintes neurocognitives, aux médiations interprétatives du sens et aux contextes discursifs et sociaux dans lesquels les individus construisent leur rapport au travail. C’est dans cette perspective que le counseling de carrière peut être envisagé comme un espace privilégié de travail narratif, orienté vers la reconstruction du sens, le soutien de l’agentivité et la projection vers des futurs professionnels possibles.
Les transformations contemporaines du monde du travail rendent ces enjeux particulièrement saillants. La flexibilisation des parcours, la précarisation de l’emploi et la multiplication des transitions professionnelles confrontent les individus à la nécessité de se raconter autrement, souvent en l’absence de repères stables ou de modèles narratifs disponibles. Dans ce contexte, le counseling de carrière se trouve directement interpellé : il ne s’agit plus seulement d’accompagner des choix, mais de soutenir des processus de construction identitaire et de mise en sens des trajectoires. La section suivante examine ainsi comment l’identité narrative, éclairée par les apports croisés de Naccache, Ricœur et White & Epston, peut être mobilisée comme cadre conceptuel et pratique pour l’accompagnement des parcours professionnels contemporains.
5. Application de l’identité narrative au counseling de carrière
5.1. Transformations contemporaines du travail et enjeux identitaires
Les transformations profondes du monde du travail au cours des dernières décennies ont profondément reconfiguré les conditions de construction de l’identité professionnelle. La flexibilisation des parcours, la multiplication des transitions, l’incertitude économique, la précarisation de l’emploi et l’individualisation des trajectoires ont fragilisé les modèles traditionnels de carrière fondés sur la stabilité, la continuité et la prévisibilité. Dans ce contexte, l’identité professionnelle ne peut plus être conçue comme un statut relativement fixe, mais comme un processus dynamique de construction et de reconstruction.
Ces transformations placent les individus devant la nécessité de produire du sens à partir de parcours souvent discontinus, marqués par des ruptures, des bifurcations ou des périodes d’indétermination. Le counseling de carrière se trouve ainsi confronté à des enjeux qui dépassent la simple adéquation entre intérêts, compétences et emplois. Il s’agit de plus en plus d’accompagner des processus de compréhension de soi, de reconnaissance des expériences vécues et de projection vers des futurs professionnels possibles. Dans cette perspective, l’identité narrative offre un cadre conceptuel particulièrement pertinent pour penser et soutenir ces dynamiques.
5.2. Mettre en intrigue les parcours professionnels : une contribution ricœurienne
La théorie ricœurienne de la mise en intrigue fournit des outils précieux pour accompagner les personnes dans la construction du sens de leur parcours professionnel. Les trajectoires contemporaines sont souvent vécues comme fragmentées, voire incohérentes : changements d’orientation, périodes de chômage, reconversions, retours en formation ou mobilités contraintes peuvent être interprétés comme des échecs ou des pertes de repères. La mise en intrigue permet de reconfigurer ces événements en les inscrivant dans une histoire intelligible.
Dans le cadre du counseling, le travail narratif consiste à aider la personne à relier les événements de son parcours, à identifier des motifs récurrents, des valeurs persistantes ou des intentions sous‑jacentes. Ce processus favorise une compréhension de soi plus nuancée, dans laquelle les ruptures peuvent être requalifiées en transitions et les impasses en moments d’apprentissage. Il contribue également à renforcer l’identité‑ipse, en mettant en lumière la capacité du sujet à se reconnaître comme acteur de son parcours, responsable de ses choix et engagé dans des projets.
La mise en intrigue possède enfin une dimension prospective essentielle. Le récit professionnel ne se limite pas à l’interprétation du passé : il ouvre un espace de projection vers l’avenir. En accompagnant l’élaboration de scénarios professionnels possibles, le/la conseiller.ère soutient la capacité de la personne à se projeter, à se promettre et à s’engager dans des orientations porteuses de sens.
5.3. Déconstruction des récits dominants et re‑authoring : l’apport de la thérapie narrative
L’approche narrative de White et Epston apporte au counseling de carrière des outils concrets pour travailler sur les récits professionnels dominants qui peuvent contraindre l’identité. De nombreuses personnes intériorisent des histoires limitantes — par exemple « je ne suis pas fait pour les études », « je manque de stabilité », « je suis trop vieux pour changer » — qui orientent leurs décisions et restreignent leur champ des possibles.
La pratique de l’externalisation permet de distancier ces récits en séparant la personne du problème. En reformulant les difficultés comme des entités extérieures, le/la conseiller.ère aide la personne à adopter une posture réflexive et à se repositionner comme sujet agissant. Cette opération ouvre un espace d’exploration dans lequel les effets du récit dominant peuvent être interrogés et relativisés.
Le re‑authoring permet ensuite de construire des récits alternatifs à partir d’événements souvent négligés ou invisibilisés : réussites partielles, initiatives personnelles, moments de résistance ou d’apprentissage. En reliant ces événements dans une nouvelle trame narrative, le/la conseiller.ère soutient l’émergence d’une identité professionnelle plus riche, plus cohérente avec les valeurs et les aspirations de la personne, et porteuse de nouvelles possibilités d’action.
5.4. Plasticité narrative et reconfiguration du sens : un éclairage neurocognitif
La perspective neurocognitive développée par Naccache offre un éclairage complémentaire sur les processus à l’œuvre dans le counseling narratif. Elle met en évidence la plasticité de la conscience et le caractère reconstructif de la mémoire autobiographique. Comprendre que le passé n’est pas un donné figé, mais un matériau interprétable et reconfigurable, peut avoir un effet profondément libérateur pour les personnes en transition professionnelle.
Dans cette optique, le counseling de carrière peut être envisagé comme un espace de reconfiguration narrative, dans lequel les expériences passées sont revisitées à la lumière du présent et des projets futurs. Le travail sur les émotions associées aux souvenirs professionnels — échecs, réussites, ruptures — contribue à renforcer la cohérence du récit et à soutenir la capacité d’agir. La plasticité narrative devient ainsi une ressource essentielle pour faire face aux incertitudes du monde du travail contemporain.
5.5. Identités possibles et projection vers l’avenir
L’identité narrative ne se limite pas à l’interprétation du passé ni à la compréhension du présent ; elle comporte une dimension prospective fondamentale, orientée vers l’anticipation, le projet et l’engagement. Se raconter, c’est non seulement mettre en intrigue ce qui a été vécu, mais aussi esquisser des devenirs possibles à partir desquels les choix présents prennent sens. Cette ouverture vers l’avenir constitue un enjeu central du counseling de carrière, dans la mesure où les trajectoires professionnelles contemporaines exigent des capacités accrues de projection dans des contextes marqués par l’incertitude et la discontinuité.
La notion d’identités possibles, développée par Markus et Nurius (1986), permet de conceptualiser cette dimension prospective du soi. Les identités possibles renvoient aux représentations que les individus se construisent de ce qu’ils pourraient devenir, de ce qu’ils souhaiteraient devenir ou de ce qu’ils craignent de devenir. Ces images du futur jouent un rôle central dans la motivation, la prise de décision et l’engagement dans l’action, en fournissant des repères narratifs à partir desquels le sujet anticipe et oriente son parcours. L’identité ne se définit ainsi pas uniquement par continuité rétrospective, mais aussi par tension vers des scénarios d’avenir.
Toutefois, ces identités possibles ne peuvent être comprises comme de simples projections individuelles, autonomes ou purement intrapsychiques. Les travaux de Kenneth J. Gergen sur le constructionnisme social permettent d’en préciser la portée : les représentations du soi, y compris celles orientées vers l’avenir, se construisent dans des contextes relationnels et discursifs, à partir de récits culturellement disponibles. Les futurs que les individus parviennent à imaginer sont toujours situés, façonnés par des normes sociales, des idéaux de réussite et des cadres interprétatifs partagés. En ce sens, certaines identités possibles apparaissent légitimes et accessibles, tandis que d’autres sont disqualifiées, rendues improbables ou impensables.
Articulée à la théorie de l’identité narrative, la notion d’identités possibles peut ainsi être comprise comme une configuration narrative prospective, située à l’intersection de l’expérience passée, des récits dominants et des ressources symboliques disponibles pour penser l’avenir. Les projections professionnelles ne sont pas de simples extrapolations objectives des compétences ou des opportunités : elles s’inscrivent dans des histoires de soi plus larges, par lesquelles les personnes interprètent leur parcours, leurs valeurs et leur place dans le monde du travail. Lorsque ces récits sont appauvris ou normatifs, le champ des identités possibles tend à se rétrécir, limitant la capacité de projection et d’engagement.
Dans le cadre du counseling de carrière, le travail narratif consiste alors à accompagner l’exploration, la mise en mots et la mise en intrigue de ces identités possibles. Il ne s’agit pas d’identifier un avenir optimal ou prédéterminé, mais de soutenir l’élaboration de scénarios professionnels pluriels, réalistes et porteurs de sens. En rendant visibles les cadres discursifs qui orientent les projections d’avenir, l’accompagnement permet de desserrer l’emprise de récits professionnels disqualifiants — tels que « je ne suis pas fait pour changer » ou « il est trop tard pour envisager autre chose » — et d’ouvrir un espace dans lequel d’autres futurs deviennent pensables et habitables.
L’approche narrative de White et Epston offre, à cet égard, des leviers particulièrement féconds. Le processus de re‑authoring permet de relier des événements passés souvent négligés à des identités possibles alternatives, en mettant en lumière des valeurs, des compétences et des intentions qui soutiennent de nouvelles projections. Les identités possibles ne sont alors ni idéalisées ni abstraites, mais reconnues comme des prolongements narratifs crédibles, ancrés dans l’expérience vécue et socialement situés. Ce travail renforce l’agentivité en permettant au sujet de se reconnaître comme auteur non seulement de son histoire passée, mais aussi de ses devenirs possibles.
Enfin, l’éclairage neurocognitif proposé par Naccache permet de comprendre les conditions de possibilité de cette projection narrative. La plasticité de la conscience et le caractère reconstructif de la mémoire autobiographique rendent possible la reconfiguration du sens et l’anticipation de futurs alternatifs. Comprendre que les récits du passé et les images de l’avenir sont co‑construits et révisables soutient des formes de projection qui ne soient ni figées ni illusoires, mais ajustées aux contraintes du réel. Ainsi articulées, l’identité narrative, les identités possibles et la perspective constructionniste constituent des ressources centrales pour le counseling de carrière, en soutenant la capacité des personnes à se projeter dans l’avenir tout en maintenant une continuité signifiante du soi.
5.6. Vers une pratique narrative intégrative du counseling de carrière
L’intégration des perspectives de Naccache, de Ricœur et de White & Epston permet de concevoir une pratique du counseling de carrière à la fois rigoureuse sur le plan théorique et opératoire sur le plan clinique. Cette approche narrative intégrative repose sur l’articulation de plusieurs dimensions complémentaires : la plasticité neurocognitive et reconstructive des récits et du sens (Naccache), la mise en intrigue herméneutique du parcours et la continuité narrative du soi (Ricœur), ainsi que l’analyse et la transformation des cadres discursifs et relationnels qui orientent les récits professionnels disponibles (White & Epston). Ensemble, ces apports offrent un cadre cohérent pour accompagner les personnes dans la construction d’un rapport au travail qui ne se réduit ni à l’employabilité ni à l’optimisation des choix, mais qui intègre pleinement des enjeux identitaires, éthiques et existentiels.
Dans cette perspective, le counseling de carrière peut être compris comme un espace de co‑construction narrative, au sein duquel les identités possibles (Markus & Nurius) sont explorées, mises en intrigue et rendues soutenables sur le plan existentiel. Cette co‑construction s’appuie sur des ressources discursives socialement situées (Gergen, 1985), tout en mobilisant activement les outils cliniques développés par White et Epston, notamment le travail sur les récits dominants, l’externalisation des problèmes et le re‑authoring. L’accompagnement vise ainsi à soutenir la capacité du sujet à se reconnaître comme auteur de ses engagements et de ses devenirs professionnels, sans prescrire un avenir ni définir une trajectoire idéale, mais en élargissant le champ des possibles narratifs à partir des contraintes du réel et des ressources subjectives et relationnelles disponibles.
Une telle pratique repose sur un travail attentif aux récits dominants qui structurent l’expérience professionnelle. En rendant visibles les normes implicites, les attentes sociales et les discours de réussite ou d’échec qui orientent la compréhension de soi, l’approche narrative inspirée de White & Epston permet de desserrer leur emprise et d’ouvrir un espace de re‑signification. Ce travail clinique favorise l’émergence de récits alternatifs à partir d’événements souvent négligés, de compétences invisibilisées ou de valeurs peu reconnues. Il contribue ainsi à renforcer l’agentivité, en permettant aux personnes de se réapproprier leur histoire professionnelle et d’envisager des futurs qui ne soient pas entièrement déterminés par des récits saturés par le problème.
L’éclairage neurocognitif proposé par Lionel Naccache vient soutenir et légitimer cette approche narrative en profondeur. En montrant que la mémoire autobiographique n’est pas un simple enregistrement du passé, mais un processus reconstructif et interprétatif, soutenu par des mécanismes cognitifs de mise en cohérence de l’expérience, Naccache souligne que les récits du passé et les projections vers l’avenir sont continuellement réélaborés. Cette conception neurocognitive rend intelligible la possibilité même du re‑authoring : si les souvenirs, les significations et les anticipations sont malléables, alors de nouvelles mises en intrigue deviennent possibles. La plasticité narrative apparaît dès lors comme une ressource centrale pour accompagner les transitions professionnelles, en particulier dans des contextes marqués par l’incertitude, la discontinuité et la nécessité de se réinventer.
Ainsi comprise, la pratique narrative du counseling de carrière apparaît comme un espace privilégié de travail sur le sens, l’identité et la projection. En articulant la compréhension herméneutique de l’identité narrative (Ricœur), les pratiques de transformation des récits dominants (White & Epston) et les fondements neurocognitifs de la plasticité narrative (Naccache), elle permet de soutenir des trajectoires professionnelles ouvertes, évolutives et ajustables. L’enjeu n’est pas seulement d’aider à choisir, mais de renforcer la capacité des personnes à se raconter autrement, à se reconnaître comme sujets de leur histoire professionnelle et à s’engager dans des devenirs porteurs de sens, malgré les contraintes et les transformations du monde du travail contemporain.
Une telle pratique permet d’accompagner les personnes dans la construction d’un rapport au travail qui ne se réduit pas à l’employabilité ou à la performance, mais qui intègre des dimensions existentielles, éthiques et relationnelles. Elle offre un cadre pour soutenir l’agentivité, la résilience et la capacité à se raconter autrement dans un monde du travail marqué par l’incertitude et la transformation continue.
Conclusion
L’exploration croisée des perspectives de Lionel Naccache, Paul Ricœur, Michael White et David Epston met en évidence la richesse et la profondeur du concept d’identité narrative pour comprendre la subjectivité humaine contemporaine. Bien qu’ancrées dans des traditions disciplinaires distinctes — neurosciences cognitives, philosophie herméneutique et psychothérapie narrative — ces approches convergent vers une conception non essentialiste du soi, envisagé comme un processus dynamique de configuration, d’interprétation et de transformation.
La perspective neurocognitive de Naccache éclaire les fondements biologiques et cognitifs du récit de soi. Elle montre que la conscience humaine fonctionne comme un dispositif de mise en cohérence de l’expérience, reposant sur des mécanismes reconstructifs de la mémoire et sur une plasticité narrative qui permet au sujet de maintenir un sentiment de continuité tout en intégrant le changement. Cette approche rappelle que le récit n’est pas un simple artefact culturel, mais une propriété émergente du fonctionnement de la conscience.
La philosophie de Ricœur approfondit cette compréhension en déplaçant l’analyse vers la question du sens et de la compréhension de soi. En articulant temporalité, mise en intrigue et responsabilité, Ricœur conçoit l’identité narrative comme une médiation herméneutique par laquelle le sujet se reconnaît comme auteur de ses actions et s’engage dans des promesses orientées vers l’avenir. L’identité apparaît alors comme une tâche interprétative, toujours ouverte, située dans le temps et dans la relation à autrui.
L’approche narrative de White et Epston introduit une dimension discursive, relationnelle et politique décisive. Elle montre que les récits identitaires sont façonnés par des discours sociaux et des rapports de pouvoir, et qu’ils peuvent devenir contraignants lorsqu’ils se figent en récits dominants. En proposant des pratiques telles que l’externalisation et le re‑authoring, la thérapie narrative offre des outils concrets pour déconstruire ces récits et soutenir l’agentivité des personnes, en ouvrant des espaces de réécriture identitaire.
Articulées ensemble, ces trois perspectives permettent de concevoir l’identité narrative comme une véritable écologie du soi, émergent de l’interaction entre processus neurocognitifs, interprétations herméneutiques et contextes discursifs et relationnels. Cette conception intégrative s’avère particulièrement féconde pour le counseling de carrière, dans un monde du travail marqué par l’incertitude, la discontinuité et la nécessité de se réinventer. Le récit devient alors un outil central pour mettre en sens les parcours, reconnaître les ressources, déconstruire les récits limitants et soutenir la projection vers des identités professionnelles possibles.
Ainsi comprise, l’identité narrative ne constitue pas seulement un cadre théorique, mais un horizon pratique pour l’accompagnement des personnes. Elle offre un pont entre les sciences du cerveau, les sciences du sens et les pratiques d’intervention, et ouvre la voie à une compréhension humaniste et dynamique de la subjectivité, attentive à la fois à ses contraintes et à ses possibilités de transformation.
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