la perspective DAMASIENNE AU prisme des pratiques cliniques, systémiques et au counseling de carrière

Introduction

L’articulation entre neurosciences, sciences humaines et pratiques d’accompagnement constitue aujourd’hui un enjeu théorique majeur pour comprendre la complexité des phénomènes culturels, relationnels et vocationnels dans des sociétés marquées par la globalisation de l’économie, la transformation des mondes du travail et la pluralité des trajectoires de vie. Depuis les années 1990, les travaux d’Antonio Damasio ont profondément renouvelé les conceptions de l’émotion, de la cognition, de la conscience et de la culture, en proposant une compréhension incarnée et non dualiste de l’esprit humain (Damasio, 1995, 1999, 2010). Dans ses ouvrages fondateurs — notamment « L’erreur de Descartes » (1995), « Le sentiment même de soi » (1999) et « Self Comes to Mind » (2010) — est développée une conception intégrée des processus mentaux, qui rompt avec le dualisme cartésien et inscrit la rationalité humaine dans la continuité des dynamiques corporelles et affectives du vivant.

Cette conception s’inscrit dans une généalogie plus longue des sciences du vivant. Dès le XIXᵉ siècle, Claude Bernard introduit la notion de « milieu intérieur » pour désigner la stabilité relative des conditions internes comme condition de possibilité de la vie autonome. Cette intuition fondatrice sera formalisée au XXᵉ siècle par Walter Cannon sous le terme d’« homéostasie », entendu comme un ensemble de régulations dynamiques assurant la viabilité de l’organisme face aux perturbations de l’environnement. La proposition damasienne prolonge et transforme cet héritage : l’homéostasie ne concerne plus seulement la physiologie, mais s’exprime également à travers les émotions, les sentiments, les comportements sociaux et les formes culturelles (Damasio, 2018). Les processus cognitifs ne peuvent dès lors être dissociés des dynamiques corporelles qui les sous‑tendent, et les émotions apparaissent comme des régulateurs fondamentaux de la cognition, de la prise de décision et de l’action.

Cette orientation trouve un appui philosophique explicite dans « Spinoza avait raison » (Damasio, 2003), où l’auteur s’inscrit dans la filiation spinoziste pour penser les émotions comme des expressions fondamentales de la vie corporelle et des variations de la puissance d’agir. Selon cette perspective, les affects ne constituent ni des perturbations de la rationalité ni des phénomènes secondaires, mais des médiateurs centraux orientant l’action, l’évaluation des situations et la persévérance du vivant. Cette lecture permet de dépasser l’opposition classique entre raison et émotion, en concevant la rationalité comme intrinsèquement incarnée et située.

C’est dans « L’ordre étrange des choses » (Damasio, 2018) que cette perspective trouve son prolongement le plus ambitieux : la culture y est conçue comme un prolongement des régulations homéostatiques, c’est‑à‑dire comme une organisation collective des processus affectifs et comportementaux visant à soutenir la viabilité individuelle et collective. Les pratiques culturelles, les normes sociales, les institutions et les récits collectifs peuvent ainsi être compris comme des dispositifs de régulation affective et sociale, enracinés dans la dynamique du vivant. Cette thèse remet en question les approches classiques de la culture qui tendent à séparer le biologique du social ou à privilégier exclusivement les dimensions symboliques, linguistiques ou institutionnelles, comme dans certaines traditions de l’anthropologie interprétative ou de la sociologie culturaliste (Geertz, 1973).

Toutefois, penser la continuité entre le biologique et le culturel ne saurait conduire à une naturalisation du social. À la suite de Canguilhem, de Bourdieu et des approches critiques contemporaines, la réflexion proposée adopte une vigilance épistémologique constante : les régulations du vivant sont toujours historiquement, socialement et institutionnellement configurées. Reconnaître l’ancrage somato‑affectif des normes et des pratiques culturelles ne revient pas à les légitimer, mais à rendre intelligibles les conditions dans lesquelles certaines régulations soutiennent — ou au contraire entravent — la capacité d’agir.

Cette perspective ouvre un espace théorique particulièrement fécond pour les pratiques cliniques, systémiques et le counseling de carrière. Les processus vocationnels, les choix professionnels, les transitions de carrière et les dynamiques identitaires liées au travail sont profondément enracinés dans des régulations affectives, relationnelles et culturelles (Savickas, 2005, 2013 ; Guichard, 2009, 2015 ; Blustein, 2006, 2011). Les émotions jouent un rôle central dans la perception de soi, dans l’évaluation des environnements professionnels, dans la construction des aspirations et dans la capacité à se projeter dans l’avenir (Damasio, 1999 ; Lent, Brown & Hackett, 1994). Dans des contextes marqués par la globalisation de l’économie, la mobilité différenciée du capital humain et la discontinuité des trajectoires professionnelles, ces régulations deviennent particulièrement visibles et souvent fragilisées.

Ces dynamiques apparaissent avec une acuité particulière dans les contextes de migration et de pluralité culturelle, où les trajectoires professionnelles s’inscrivent dans des processus d’acculturation complexes. Les travaux fondateurs de Berry (1997) ont montré que l’adaptation psychologique et sociale des personnes migrantes dépend de stratégies différenciées d’acculturation (intégration, assimilation, séparation, marginalisation), lesquelles influencent directement le rapport au travail, la reconnaissance des compétences et la construction des aspirations professionnelles. Dans une perspective régulatrice, ces stratégies peuvent être comprises comme des tentatives de restauration ou de transformation des équilibres affectifs et identitaires face à des environnements culturels et institutionnels parfois dissonants.

Les normes culturelles, les récits sociaux et les dispositions incorporées influencent durablement les représentations du travail, les trajectoires professionnelles et les possibilités d’action (Bourdieu, 1979, 1980). Les interactions familiales, institutionnelles et organisationnelles structurent les choix, les transitions et les bifurcations vocationnelles, comme l’ont montré les approches systémiques et constructivistes (Bateson, 1995 ; Watzlawick, Beavin & Jackson, 2014 ; McMahon & Patton, 2006). Ces enjeux apparaissent de manière particulièrement saillante dans le counseling de carrière multiculturel et genré, notamment auprès des personnes immigrantes et des femmes, dont les trajectoires combinent souvent des ruptures de régulation à la fois affectives, identitaires, relationnelles et institutionnelles.

Dans ce contexte, la question centrale qui guide la réflexion proposée est la suivante : dans quelle mesure la conception damasienne de la culture comme prolongement des régulations du vivant peut‑elle enrichir la compréhension des phénomènes culturels et vocationnels, et contribuer à reconfigurer les pratiques cliniques, systémiques et le counseling de carrière, y compris dans des perspectives multiculturelles et féministes ? Il s’agit moins d’importer un modèle neuroscientifique dans le champ de l’accompagnement que de dégager un principe d’intelligibilité transversal — la régulation homéostatique — permettant d’articuler affects, récits, pratiques et conditions sociales de viabilité, sans réduire la complexité des expériences humaines.

Pour répondre à cette question, la présente analyse propose de mettre en dialogue la perspective damasienne avec plusieurs modèles majeurs de la culture issus des sciences humaines et sociales, ainsi qu’avec les modèles contemporains du counseling de carrière, du counseling multiculturel et du counseling de carrière des femmes. L’objectif n’est pas de produire une théorie totalisante, mais de construire un cadre intégratif et critique permettant de penser le counseling de carrière comme une pratique située de régulation du vivant, attentive aux affects, aux récits et aux conditions sociales et institutionnelles qui soutiennent — ou fragilisent — les trajectoires professionnelles.

Il ne s’agit pas ici de proposer une lecture exhaustive de l’œuvre d’Antonio Damasio, mais de mobiliser sa conception de l’homéostasie et des affects comme un principe d’intelligibilité transversal, permettant d’éclairer et de reconfigurer les pratiques cliniques, systémiques et le counseling de carrière.

1. La théorie damasienne : homéostasie, affects et régulations du vivant

La pensée d’Antonio Damasio occupe une place singulière dans le paysage contemporain des sciences du vivant et des sciences humaines. Son œuvre se déploie autour d’une ambition centrale : réinscrire la cognition, la conscience, l’affectivité et la culture dans la dynamique biologique fondamentale qu’est l’homéostasie (Damasio, 1995 ; 1999 ; 2010 ; 2018). Cette ambition s’inscrit dans une rupture explicite avec le dualisme cartésien, tout en s’appuyant sur une généalogie longue des sciences du vivant et sur un dialogue philosophique assumé, notamment avec Spinoza (Damasio, 2003).

L’originalité de la perspective damasienne tient à son refus de deux écueils opposés : d’une part, une naturalisation réductionniste de l’humain qui dissoudrait les phénomènes sociaux et culturels dans des mécanismes biologiques ; d’autre part, une conception culturaliste qui ferait de la culture une sphère autonome, détachée des conditions corporelles et affectives de l’existence. Damasio propose au contraire un cadre théorique intégratif du vivant, dans lequel les processus biologiques, psychiques, relationnels et culturels sont compris comme des niveaux continus et différenciés de régulation, orientés vers la persévérance et la viabilité des organismes individuels et collectifs (Damasio, 2018).

1.1. L’homéostasie : de la physiologie expérimentale à un principe organisateur du vivant

Le concept d’homéostasie trouve son origine dans la physiologie expérimentale du XIXᵉ siècle. Claude Bernard introduit la notion de « milieu intérieur » pour désigner l’ensemble des conditions physico‑chimiques internes dont la relative constance constitue la condition de possibilité de la vie autonome (Bernard, 2013). Cette constance ne renvoie pas à un équilibre statique, mais à une activité régulatrice permanente permettant à l’organisme de faire face aux variations de son environnement.

Walter Cannon prolonge et systématise cette intuition en introduisant le terme d’« homéostasie », qu’il définit comme un ensemble coordonné de mécanismes physiologiques dynamiques assurant la stabilité fonctionnelle de l’organisme face aux perturbations internes et externes (Cannon, 2024). L’homéostasie apparaît ainsi comme un processus actif de coordination, fondé sur des ajustements continus et non sur un simple retour à un état antérieur.

La relecture proposée par Damasio s’inscrit explicitement dans cet héritage tout en le transformant profondément. L’homéostasie ne se limite plus aux régulations physiologiques de base, mais devient un principe organisateur transversal du vivant, s’exprimant à travers les émotions, les sentiments, les conduites, les relations sociales et les institutions culturelles (Damasio, 2018). Cette extension ne relève pas d’un glissement métaphorique : elle repose sur l’hypothèse selon laquelle les régulations biologiques constituent la matrice évolutive à partir de laquelle se déploient les formes plus complexes de régulation psychique et sociale.

1.2. Régulation, normativité et historicité du vivant

Les travaux contemporains en épistémologie des sciences du vivant renforcent une lecture non abstraite et non mécaniste de la régulation biologique. Rheinberger montre que la physiologie issue de Claude Bernard inaugure un style expérimental centré sur des systèmes concrets, des dispositifs matériels et des pratiques situées, plutôt que sur des lois universelles détachées de leurs conditions de production (Rheinberger, 2010). La régulation du vivant apparaît alors comme un processus émergent, historiquement et matériellement situé, indissociable des contextes dans lesquels elle s’exerce.

Cette lecture entre en résonance directe avec la philosophie de Georges Canguilhem. Pour Canguilhem, le vivant ne se définit pas par l’adaptation passive à des normes pré‑établies, mais par la capacité à instituer ses propres normes face aux variations de son milieu (Canguilhem, 2002). La normativité n’est pas une donnée extérieure imposée au vivant, mais une activité constitutive de celui‑ci : vivre, c’est produire des normes, tolérer certaines variations et en refuser d’autres. Les analyses contemporaines de la physiologie régulatrice montrent que cette normativité biologique ne saurait être comprise comme un simple mécanisme de stabilisation, mais comme une dynamique située articulant régulation, variation et invention de nouvelles normes de viabilité (Kadio & Konan, 2024).

Dans cette perspective, la régulation biologique ne vise pas la restauration d’un état idéal ou d’un équilibre normatif pré‑établi, mais l’invention continue de nouvelles normes de viabilité, toujours précaires, situées et historiquement configurées. La normativité du vivant ne relève donc pas d’un simple ajustement à des contraintes externes, mais d’une capacité active à instituer des seuils de tolérance, des préférences et des orientations face aux variations du milieu.

La perspective damasienne s’inscrit pleinement dans cette conception dynamique et non conservatrice de la normativité. L’homéostasie n’y est plus comprise comme une logique conservatrice de stabilisation ou de retour à l’identique, mais comme un processus régulatoire traversé par des tensions constantes entre maintien, ajustement et transformation (Damasio, 2018). Relue à la lumière de Canguilhem, cette articulation Bernard–Cannon–Damasio invite à une vigilance épistémologique essentielle : penser la continuité entre le biologique et le culturel ne conduit pas à naturaliser les normes sociales, mais à rendre intelligibles les conditions dans lesquelles certaines régulations soutiennent — ou, au contraire, entravent — la capacité d’agir des sujets.

Les développements contemporains en philosophie du vivant et en sciences sociales renforcent cette lecture non réductionniste de la normativité. Les normes et les attentes normatives peuvent être comprises comme des propriétés relationnelles et historiquement émergentes du vivant social, issues de relations d’interdépendance et orientées vers la stabilisation — toujours provisoire — de formes de coopération viables (Canguilhem, 2002 ; Van Schaik, Brügger & Burkart, 2026). Dans ce cadre, les normes sociales n’apparaissent ni comme de simples prescriptions abstraites ni comme des données naturelles, mais comme des tentatives situées de régulation des tensions affectives, sociales et existentielles propres au vivant humain.

1.3. Émotions, sentiments et rationalité incarnée

L’un des apports théoriques majeurs de Damasio réside dans la distinction entre émotions et sentiments. Les émotions sont définies comme des réponses corporelles automatiques, déclenchées par des stimuli internes ou externes, mobilisant des configurations neurobiologiques spécifiques, tandis que les sentiments correspondent à l’expérience consciente de ces états corporels (Damasio, 1999).

Cette distinction permet de comprendre comment les émotions participent directement à la cognition, à la prise de décision et à l’action. Les émotions fonctionnent comme des signaux régulateurs, informant l’organisme sur la qualité de ses relations avec l’environnement du point de vue de la viabilité. Les sentiments permettent l’intégration consciente de ces signaux dans les évaluations, les choix et les orientations de l’action (Damasio, 1999 ; 2010).

Les travaux récents de Damasio confirment et précisent cette centralité des sentiments dans l’architecture de la conscience et de l’action. Dans un article de synthèse récent, Damasio et Damasio (2023) soutiennent que les sentiments constituent la source même de la conscience, en tant qu’ils assurent une mise en relation continue entre les états corporels internes et les représentations du monde. La conscience ne résulte pas d’un traitement cognitif abstrait, mais de l’intégration dynamique de sentiments homéostatiques qui signalent l’état du vivant à lui‑même.

Cette thèse est approfondie dans « Homeostatic feelings and the emergence of consciousness » (Damasio & Damasio, 2024), où les auteurs montrent que les sentiments dérivent directement des mécanismes d’homéostasie et d’intéroception. Les sentiments apparaissent ainsi comme des opérateurs biologiques de subjectivation, permettant à l’organisme d’évaluer, d’anticiper et d’orienter son action en fonction de sa viabilité. Cette conceptualisation renforce l’idée selon laquelle les affects ne sont ni accessoires ni irrationnels, mais constituent des indicateurs épistémiques fondamentaux, indispensables à la prise de décision et à l’orientation de l’action.

Dans cette perspective, les affects associés aux trajectoires professionnelles — fatigue chronique, anxiété, enthousiasme, sentiment de cohérence ou de dissonance — peuvent être compris comme des manifestations conscientes de dynamiques régulatrices sous‑jacentes, plutôt que comme des perturbations subjectives à corriger.

Dans « L’erreur de Descartes », Damasio montre que les processus rationnels dépendent fondamentalement de ces mécanismes somato‑affectifs (Damasio, 1995). La rationalité humaine apparaît ainsi comme une rationalité incarnée, indissociable du corps et des affects. Cette critique du dualisme cartésien trouve un appui philosophique explicite dans la lecture spinoziste mobilisée par Damasio, où les affects sont conçus comme des variations de la puissance d’agir orientant simultanément la pensée et l’action (Spinoza ; Damasio, 2003).

1.4. Culture et régulations collectives : continuité sans réduction

Dans « L’ordre étrange des choses », Damasio soutient que la culture constitue un prolongement des régulations du vivant. Les normes sociales, les pratiques culturelles, les institutions et les récits collectifs peuvent être compris comme des dispositifs de régulation affective et sociale visant à soutenir la coopération, la cohésion et la viabilité des groupes humains (Damasio, 2018).

Cette continuité n’implique aucune réduction de la culture au biologique. Les régulations culturelles sont historiquement constituées, socialement différenciées et institutionnellement médiatisées. Elles peuvent soutenir la persévérance du vivant, mais aussi produire de la souffrance lorsque les normes qu’elles imposent entrent en conflit avec les capacités régulatrices des individus.

Les approches posthumanistes critiques prolongent cette vigilance. Braidotti propose de penser le sujet comme une entité relationnelle, incarnée et située, inscrite dans des continuités biologiques, sociales et culturelles sans réduction à une essence fixe (Braidotti, 2016). Cette perspective converge avec la lecture damasienne en soulignant la nécessité de penser la continuité du vivant sans naturaliser les rapports de pouvoir.

Les avancées récentes en neurosciences sociales apportent un appui empirique décisif à cette conception élargie de la régulation. Des travaux majeurs ont mis en évidence l’existence de mécanismes neuronaux dédiés à la régulation des besoins sociaux, analogues à ceux qui gouvernent la faim, la soif ou le sommeil. Liu et al. (2025) montrent ainsi l’existence de circuits hypothalamiques spécifiquement impliqués dans la régulation homéostatique du besoin social, activés en situation d’isolement ou de saturation sociale.

Ces résultats confirment que les besoins relationnels ne relèvent pas d’un registre purement symbolique ou culturel, mais s’inscrivent dans des dynamiques biologiques de régulation. Toutefois, cette inscription biologique ne détermine pas les formes sociales elles‑mêmes : elle constitue une condition de possibilité, sur laquelle se greffent des normes, des institutions et des pratiques historiquement situées.

Cette lecture rejoint les analyses de Cressy et al. (2026), qui insistent sur la plasticité des seuils de tolérance sociale en fonction des trajectoires individuelles et des expériences passées. Les normes sociales et professionnelles peuvent ainsi être comprises comme des dispositifs qui modulent — parfois de manière soutenante, parfois de manière perturbatrice — les équilibres sociaux et affectifs des individus.

2. Apports de la perspective damasienne aux pratiques vocationnelles

2.1. Les trajectoires vocationnelles comme processus de régulation

Dans une perspective damasienne, les trajectoires vocationnelles ne peuvent être réduites à des choix rationnels fondés sur des intérêts ou des compétences abstraites. Elles apparaissent comme des processus de régulation affective, cognitive et sociale, au cours desquels les individus cherchent à maintenir ou à restaurer des conditions de viabilité dans des environnements professionnels normés et changeants (Damasio, 2018).

Les transitions professionnelles, les reconversions, les périodes de désengagement ou d’épuisement peuvent être comprises comme des signaux de désajustement des régulations, indiquant une incompatibilité croissante entre les normes institutionnelles du travail et les capacités régulatrices des individus.

2.2. Les affects comme indicateurs incarnés de viabilité vocationnelle

Dans cette perspective, les affects occupent une place centrale dans l’accompagnement vocationnel. L’anxiété, la fatigue chronique, le sentiment d’illégitimité ou la perte de sens ne constituent pas de simples états subjectifs à corriger, mais des indicateurs incarnés de tension régulatrice. À l’inverse, l’engagement, le sentiment de cohérence ou l’élan créatif peuvent signaler des configurations professionnelles plus viables.

Le travail d’accompagnement consiste alors à rendre intelligibles ces signaux affectifs, à les mettre en relation avec les contraintes sociales, institutionnelles et biographiques, et à soutenir l’invention de nouvelles normes de viabilité professionnelle, plutôt qu’à prescrire des trajectoires standardisées.

2.3. Le counseling de carrière comme pratique de régulation du vivant

Le counseling vocationnel peut ainsi être compris comme une pratique de régulation du vivant, attentive aux affects, aux récits et aux conditions sociales de viabilité. Il ne s’agit pas seulement d’optimiser l’adéquation personne‑emploi, mais de soutenir la capacité des individus à ajuster, transformer ou reconfigurer leurs trajectoires face à des environnements parfois perturbateurs.

2.4. Neurosciences, affects et accompagnement vocationnel

Les pratiques contemporaines de counseling s’inscrivent de plus en plus explicitement dans ce paradigme régulatoire. Les approches dites de « neuroscience‑informed counseling » mettent l’accent sur les phénomènes de dysrégulation neuro‑affective, plutôt que sur des déficits cognitifs isolés (Chapin, 2025; Field, Jones et Russel-Chapin, 2024). L’accompagnement ne vise plus seulement l’ajustement rationnel à des normes professionnelles, mais le rétablissement de conditions globales de viabilité corporelles, affectives et sociales.

Dans cette perspective, les difficultés vocationnelles (désengagement, indécision, épuisement, sentiment d’illégitimité) peuvent être comprises comme des manifestations de charges adaptatives excessives, produites par des environnements professionnels normés, instables ou dissonants. Le rôle du counseling devient alors celui d’un dispositif de médiation régulatrice, aidant les individus à interpréter leurs signaux affectifs, à reconfigurer leurs récits vocationnels et à instituer de nouvelles normes de viabilité professionnelle.

Cette lecture s’inscrit pleinement dans le prolongement de la théorie damasienne, en concevant l’orientation non comme un acte ponctuel de décision, mais comme un processus continu de régulation du vivant, situé à l’intersection du corps, de l’histoire personnelle et des structures sociales.

3. La culture comme système de régulations : modèles théoriques en dialogue

La mise en dialogue de la perspective damasienne avec les principaux modèles de la culture permet de situer son apport théorique, d’en préciser les convergences et les divergences, et d’identifier les conditions de leur articulation. Cette confrontation éclaire les différentes manières dont la culture a été pensée comme principe organisateur des conduites humaines, tout en mettant en évidence la spécificité de l’hypothèse régulatrice proposée par Damasio (2018).

3.1. Clifford Geertz : la culture comme système de significations

Dans « The Interpretation of Cultures », Geertz (1973) propose une conception interprétative de la culture, définie comme un système de significations partagées. Selon cette approche, les actions humaines ne peuvent être comprises indépendamment des cadres symboliques qui leur donnent sens. La culture est conçue comme un réseau de significations dans lequel les individus sont pris et qu’ils contribuent à reproduire. L’anthropologie devient alors une entreprise herméneutique visant à interpréter les symboles, les rites, les récits et les pratiques à travers lesquels les sociétés humaines organisent leur expérience du monde.

Dans cette perspective, l’analyse culturelle ne cherche pas à expliquer les comportements par des causes biologiques ou psychologiques, mais à comprendre les significations que les acteurs attribuent à leurs actions. La culture est ainsi pensée comme un ordre symbolique relativement autonome, structurant les perceptions, les émotions et les conduites.

La divergence entre Geertz (1973) et Damasio (2018) apparaît ici profonde. Là où l’anthropologie interprétative part du symbolique et du sens, la perspective damasienne part du biologique et de l’homéostasie. Toutefois, une articulation demeure possible : les significations culturelles peuvent être comprises comme des dispositifs de régulation affective, permettant d’organiser, de stabiliser et de communiquer les états émotionnels au sein des groupes humains. Dans cette lecture, les systèmes symboliques décrits par Geertz ne sont pas opposés au biologique, mais constituent des médiations culturelles des régulations du vivant (Damasio, 2018).

3.2. Pierre Bourdieu : habitus, dispositions et corps social

Dans « La distinction » et « Le sens pratique », Bourdieu (1979, 1980) conçoit la culture comme un ensemble de dispositions incorporées, désignées sous le terme d’habitus. L’habitus correspond à un système de schèmes durables et transposables de perception, de pensée et d’action, acquis par socialisation, qui oriente les pratiques sans passer par la conscience réflexive. Le corps occupe ici une place centrale, en tant que lieu d’inscription des structures sociales sous forme de dispositions incorporées.

Cette conception permet de dépasser l’opposition entre objectivisme et subjectivisme, en montrant comment les structures sociales se transforment en structures mentales et corporelles. Les goûts, les aspirations, les émotions et les manières d’agir apparaissent ainsi comme socialement différenciés et historiquement constitués.

Une proximité avec la perspective damasienne réside dans l’importance accordée au corps. Toutefois, les deux auteurs ne renvoient pas au même registre corporel. Chez Bourdieu (1979, 1980), le corps est un corps socialisé, façonné par les rapports de classe, de genre et de pouvoir ; chez Damasio (2018), il s’agit d’un corps biologique, siège des régulations homéostatiques. L’articulation de ces deux perspectives permet de comprendre comment les dynamiques affectives et biologiques interagissent avec les structures sociales pour produire des pratiques culturelles.

La sociologie réflexive développée par Bourdieu et Wacquant (1992) rappelle en outre la nécessité d’interroger les conditions sociales de production des savoirs et des pratiques. Cette vigilance épistémologique apparaît essentielle pour éviter toute naturalisation des affects, des dispositions ou des trajectoires, en les replaçant dans les champs sociaux et les rapports de pouvoir qui les structurent.

3.3. Edgar Morin : la boucle bio‑anthropo‑socio‑noétique

Dans « La Méthode », Morin (1977–2004) propose une conception de la culture comme boucle bio‑anthropo‑socio‑noétique. La culture est à la fois produit du vivant et productrice de nouvelles formes d’organisation. Elle émerge de l’interaction entre les niveaux biologique, psychique, social et symbolique, sans qu’aucun de ces niveaux ne puisse être réduit aux autres.

La pensée complexe de Morin repose sur une conception dialogique des phénomènes humains, traversés par des tensions entre ordre, désordre et organisation. La culture est ainsi comprise comme un processus dynamique, marqué par des boucles récursives dans lesquelles les individus produisent la culture autant qu’ils en sont produits.

Une proximité notable apparaît avec la perspective damasienne. Les deux approches refusent les causalités linéaires et défendent une continuité entre le biologique et le social. Toutefois, là où Damasio (2018) met l’accent sur l’homéostasie comme principe régulateur, Morin (1977–2004) insiste davantage sur la complexité, l’incertitude et l’émergence. L’articulation de ces deux perspectives permet de penser les régulations culturelles comme des processus à la fois stabilisateurs et transformateurs.

3.4. Baruch Spinoza : affects, conatus et puissance d’agir

Dans l’ « Éthique », Spinoza (1999) développe une conception des affects comme variations de la puissance d’agir. Les affects expriment la manière dont les individus sont affectés par leurs relations avec les autres et avec le monde, augmentant ou diminuant leur capacité à persévérer dans leur être (conatus).

Cette philosophie des affects accorde une place centrale au corps et à l’immanence, en refusant toute séparation entre corps et esprit. Les affects ne sont pas conçus comme des perturbations de la raison, mais comme des déterminants fondamentaux de l’action humaine.

Une proximité forte se dessine avec la perspective damasienne. Les deux approches attribuent un rôle central à l’affectivité dans la conduite humaine et conçoivent les émotions comme des processus incarnés orientant l’action (Spinoza, 1999; Damasio, 2018). La lecture spinoziste permet toutefois de dépasser une conception strictement équilibrante de l’homéostasie, en insistant sur la dynamique de la puissance d’agir et sur la dimension éthique et politique des affects.

3.5. L’approche systémique : homéostasie relationnelle et règles implicites

Les approches systémiques, notamment celles de Bateson (1995, 2008), Watzlawick, Beavin et Jackson (2014) et Keeney (1983, 1991), conçoivent la culture comme un ensemble de règles implicites organisant les interactions et maintenant une homéostasie relationnelle. Les comportements individuels sont compris comme des réponses contextuelles à des systèmes de relations, plutôt que comme des expressions de caractéristiques internes isolées.

La culture apparaît ainsi comme un système de régulations collectives stabilisant les communications, les rôles et les attentes au sein des groupes humains. Les tentatives de changement sont souvent interprétées comme des perturbations de l’équilibre systémique, suscitant des mécanismes de rétroaction visant à restaurer la stabilité.

Une proximité forte apparaît avec la perspective damasienne. L’homéostasie biologique décrite par Damasio (2018) et l’homéostasie relationnelle développée par Bateson et ses collaborateurs peuvent être articulées afin de comprendre comment les émotions individuelles et les régulations interactionnelles collectives s’influencent mutuellement. Les développements ultérieurs de la systémique clinique soulignent en outre le caractère créatif et émergent des processus de changement (Keeney, 1991), renforçant l’idée que les régulations ne sont jamais figées, mais toujours susceptibles d’être transformées.

3.6. Médiations culturelles et transformation de l’expérience

La « psychologie culturelle » issue des travaux de Vygotski, prolongée par Leontiev et Bruner, conçoit la culture comme un ensemble de médiations symboliques et pratiques transformant les fonctions psychiques, les affects et l’action (Vygotski, 2019 ; Leontiev, 2022 ; Bruner, 2008). Les outils culturels — langage, récits, normes institutionnelles — ne se limitent pas à transmettre des contenus : ils structurent les manières de percevoir, de ressentir et d’anticiper les situations.

Dans cette perspective, les émotions et les significations sont toujours médiatisées : elles émergent à l’intérieur de formes culturelles historiquement constituées qui orientent la projection dans l’avenir et l’évaluation des possibles. La culture apparaît ainsi comme un ensemble de dispositifs symboliques permettant la stabilisation ou la transformation des régulations affectives au cours des trajectoires de vie.

L’articulation avec la perspective damasienne permet de lire ces médiations comme des prolongements sociaux des mécanismes de régulation du vivant. Les outils culturels participent à la circulation des affects, au maintien de la continuité du soi et à la viabilité des conduites, sans réduire le culturel au biologique (Damasio, 1999, 2018).

3.7. Énaction culturelle et construction incarnée du sens

Les approches dites énactives conçoivent la culture comme un processus de « sense‑making » incarné et situé, émergeant de l’interaction entre organismes vivants et environnements sociaux (Varela, Thompson & Rosch, 1991 ; Di Paolo et al., 2018 ; Fuchs, 2026). La culture n’est pas un stock de représentations intériorisées, mais un ensemble de pratiques partagées à travers lesquelles se stabilisent des manières de donner sens au monde.

Les émotions y jouent un rôle central : elles orientent l’activité, signalent la pertinence des situations et participent directement à la constitution des significations. Les régulations culturelles apparaissent alors comme des configurations dynamiques de manières d’être affecté, d’agir et d’interpréter, toujours susceptibles d’être transformées par l’expérience.

Cette perspective entre en forte résonance avec la pensée de Damasio. L’énaction culturelle permet de comprendre comment les régulations homéostatiques du vivant se prolongent dans des pratiques sociales et symboliques, sans rupture entre biologique, affectif et culturel (Damasio, 2010, 2018).

Des résultats récents en neurosciences sociales vont dans le même sens en montrant que certains besoins relationnels font l’objet de régulations neurales analogues à celles qui gouvernent d’autres besoins homéostatiques, ce qui renforce l’idée d’une continuité entre régulation biologique, dynamique affective et formes de socialité (Liu et al., 2025 ; Cressy et al., 2026).

Les travaux de Gallagher (2005) sur la cognition incarnée renforcent cette perspective en montrant que les processus cognitifs, émotionnels et décisionnels ne peuvent être dissociés des dynamiques corporelles et interactionnelles. Le corps n’est pas un simple support biologique de la cognition, mais une condition constitutive du sens, de l’intentionnalité et de l’orientation de l’action. Cette conception converge avec l’hypothèse damasienne selon laquelle les sentiments, issus de la régulation homéostatique, constituent des médiateurs centraux entre corps, culture et conduite.

3.8. Pratiques sociales et régulations en acte

Les théories des pratiques conçoivent la culture comme un ensemble de pratiques socialement organisées intégrant corps, affects, normes, objets et savoir‑faire (Reckwitz, 2002 ; Schatzki, 2002). La culture n’est pas localisée dans des systèmes abstraits de significations, mais dans des configurations pratiques répétées, à travers lesquelles se stabilisent des attentes, des émotions et des formes d’engagement.

Cette approche met en évidence le caractère situé et incarné des régulations culturelles, notamment dans les sphères du travail, de la formation et des institutions. Les trajectoires professionnelles apparaissent alors comme des parcours inscrits dans des régimes de pratiques plus ou moins soutenables du point de vue affectif et identitaire.

Dans une lecture damasienne, ces pratiques peuvent être comprises comme des dispositifs concrets de régulation du vivant : elles soutiennent ou perturbent l’homéostasie individuelle et collective en organisant des conditions de reconnaissance, de sécurité ou de contrainte (Damasio, 2018).

L’apport de Rheinberger permet ainsi de comprendre pourquoi les régulations homéostatiques décrites par Damasio trouvent leurs prolongements dans des pratiques sociales concrètes — professionnelles, institutionnelles ou culturelles. Les trajectoires humaines ne sont pas régulées par des normes abstraites, mais par des configurations pratiques qui soutiennent ou fragilisent, au quotidien, la viabilité affective et identitaire des individus.

3.9. Phénoménologie sociale et affective

Les approches phénoménologiques sociales et affectives conçoivent la culture comme un ensemble de styles de présence au monde structurant les manières d’être affecté, de se projeter et d’anticiper l’avenir (Merleau‑Ponty, 1976 ; Ratcliffe, 2008 ; Zahavi, 2014). Les affects y sont compris comme des modes d’ouverture au monde, façonnés par des horizons culturels partagés.

Cette perspective permet de penser la culture comme une structuration du vécu affectif et temporel, et non comme un simple cadre normatif externe. Les perturbations émotionnelles — anxiété, perte de sens, sentiment d’illégitimité — peuvent ainsi être comprises comme des signes de rupture dans la continuité des formes culturelles de viabilité.

La convergence avec la perspective damasienne est ici manifeste : les sentiments, en tant qu’expériences conscientes des régulations corporelles, deviennent des indicateurs privilégiés de compatibilité — ou de tension — entre l’organisme et son environnement social (Damasio, 1999, 2010).

L’ensemble de ces modèles, classiques et contemporains, converge vers une compréhension de la culture comme un système de régulations incarnées, relationnelles et historiquement situées, orientées vers la viabilité des formes de vie humaines. La mise en dialogue avec la perspective damasienne permet de dégager un principe transversal : les émotions et les sentiments constituent des médiateurs centraux entre les dynamiques du vivant, les cadres culturels et les conduites sociales. Ce socle théorique rend possible un déplacement du regard, depuis une conception abstraite de la culture vers une compréhension processuelle et régulatrice des trajectoires humaines.

3.10. Les Cultural Studies : régulations culturelles, affects et rapports de pouvoir

Les apports des « Cultural Studies » constituent un complément critique pertinent à la perspective régulatrice développée ici, dès lors qu’ils sont mobilisés non comme cadre explicatif premier, mais comme analyse des conditions sociales, symboliques et politiques de production des régulations culturelles. Issues d’une tradition interdisciplinaire attentive aux pratiques culturelles ordinaires, aux processus de subjectivation et aux rapports de pouvoir, les « Cultural Studies » conçoivent la culture non comme un simple système de significations, mais comme un ensemble de pratiques situées, historiquement et socialement différenciées, participant à l’organisation des affects, des normes et des possibilités d’action (Hall, 1980 ; Williams, 1977).

Elles permettent de comprendre comment les affects — conçus ici comme indicateurs incarnés de viabilité (Damasio, 1999, 2018) — sont culturellement orientés, normativement distribués et socialement différenciés, à travers des régimes de reconnaissance, des normes professionnelles et des rapports de genre, de classe ou de migration.

Les travaux de Raymond Williams offrent à cet égard un point d’articulation particulièrement fécond entre la perspective damasienne et les approches critiques de la culture, en mettant en évidence des configurations affectives collectives, pré‑réflexives et historiquement situées, qui orientent les manières d’agir et de se projeter sans être pleinement formalisées dans les normes explicites(Williams, 1977). Ce faisant, cette lecture entre en résonance avec la perspective damasienne en proposant une compréhension des affects comme signaux régulateurs issus de l’homéostasie, tout en soulignant leur inscription dans des contextes culturels et politiques différenciés.

Les développements contemporains des « Cultural Studies » féministes et critiques renforcent enfin la vigilance épistémologique requise par le cadre régulateur. Les analyses de la circulation sociale des affects (Ahmed, 2004, 2017) et de leur articulation aux rapports de pouvoir permettent d’éviter toute naturalisation des normes sociales ou des souffrances vocationnelles. Elles contribuent à situer les dynamiques affectives dans les dispositifs culturels et institutionnels qui les configurent, rejoignant ainsi les exigences formulées par la sociologie critique (Bourdieu, 1979, 1980) et les approches intersectionnelles (Crenshaw, 1991).

4. Analyse comparative : convergences, divergences et articulations

L’analyse comparative des modèles de la culture mobilisés ici — classiques et contemporains — permet de dégager un ensemble structuré de convergences conceptuelles, de divergences épistémologiques et de complémentarités théoriques. Nonobstant leurs différences d’ancrage disciplinaire, de niveaux d’analyse et de méthodologies, ces modèles partagent une intuition commune : la culture constitue un principe organisateur des conduites humaines, orientant les manières de percevoir, de ressentir, d’agir et de se projeter dans le monde.

Toutefois, ces modèles divergent profondément quant à la nature de ce principe organisateur, aux mécanismes par lesquels la culture exerce ses effets et aux niveaux auxquels se situent les régulations. L’intérêt central de la perspective damasienne réside précisément dans sa capacité à proposer un socle régulateur transversal — l’homéostasie permettant de mettre ces approches en dialogue sans les réduire à une logique explicative unique (Damasio, 2018). L’analyse proposée ici vise à expliciter les conditions de cette articulation, en tenant compte des enjeux contemporains liés à la globalisation, à la mobilité des trajectoires professionnelles et à la différenciation sociale des régulations.

4.1. Convergences : la culture comme dispositif de régulation

Un premier point de convergence concerne la reconnaissance du rôle régulateur de la culture. Chez Geertz (1973), la culture fournit des systèmes de significations permettant d’organiser l’expérience et de rendre l’action intelligible. Chez Bourdieu (1979, 1980), elle s’incarne dans des dispositions incorporées qui orientent les pratiques et les affects sans passer par la conscience réflexive. Les approches systémiques conçoivent quant à elles la culture comme un ensemble de règles implicites stabilisant les interactions et maintenant une homéostasie relationnelle (Bateson, 1995 ; Watzlawick, Beavin & Jackson, 2014).

Cette convergence peut être prolongée par les apports des « Cultural Studies », qui analysent la culture comme un ensemble de pratiques socialement situées, historiquement différenciées et traversées par des rapports de pouvoir, participant à l’organisation des affects, des normes et des possibilités d’action (Hall, 1980 ; Williams, 1977). Sans constituer un modèle explicatif concurrent, les « Cultural Studies » renforcent la lecture de la culture comme dispositif de régulation en mettant en évidence la manière dont certaines configurations culturelles soutiennent la viabilité des trajectoires, tandis que d’autres produisent des formes de tension, d’illégitimité ou de marginalisation.

Dans une lecture articulée à la perspective damasienne, ces analyses permettent de préciser les modalités sociales et politiques de distribution des régulations affectives. Les affects, compris ici comme indicateurs incarnés de viabilité (Damasio, 1999, 2018), ne sont pas seulement enracinés dans la dynamique homéostatique du vivant, mais sont culturellement orientés, normativement distribués et socialement différenciés, notamment à travers les normes professionnelles, les régimes de reconnaissance et les rapports de genre, de classe ou de migration.

Les modèles contemporains prolongent cette intuition en mettant davantage l’accent sur l’incarnation, la médiation et la dynamique des régulations. La psychologie culturelle historico‑médiationnelle souligne le rôle des outils symboliques et institutionnels dans la transformation des fonctions psychiques et affectives (Vygotski, 2019 ; Bruner, 2008). Les approches énactives et phénoménologiques insistent sur le fait que la culture structure des formes partagées de « sense‑making » et des styles de présence au monde (Varela, Thompson & Rosch, 1991 ; Ratcliffe, 2008).

Dans une lecture damasienne, ces différentes conceptions peuvent être comprises comme autant de modalités de régulation du vivant : les normes, les récits, les pratiques et les interactions contribuent à stabiliser — ou à perturber — les équilibres affectifs, relationnels et identitaires des individus et des groupes (Damasio, 1999, 2018). Cette convergence rend possible une lecture intégrative des trajectoires humaines, notamment dans le champ du travail et des carrières.

4.2. Divergences théoriques : points de départ et niveaux d’analyse

Les divergences entre les modèles portent principalement sur leur point de départ analytique. L’anthropologie interprétative part du symbolique et du sens, la sociologie de Bourdieu des structures sociales et des rapports de pouvoir, la pensée systémique de l’interaction et de la communication, tandis que les approches phénoménologiques prennent pour point d’ancrage l’expérience vécue.

La perspective damasienne se distingue en partant du biologique et de l’homéostasie. Toutefois, cette divergence ne saurait être comprise comme une opposition réductrice. L’hypothèse régulatrice proposée par Damasio ne vise pas à expliquer les phénomènes culturels par le biologique, mais à fournir un principe transversal d’intelligibilité permettant de comprendre pourquoi les dispositifs culturels — symboliques, pratiques ou institutionnels — exercent une telle force de stabilisation ou de contrainte sur les conduites humaines (Damasio, 2018).

Cette distinction est cruciale dans l’analyse des trajectoires contemporaines marquées par la globalisation. Les mobilités professionnelles, les migrations et les reconversions ne relèvent pas uniquement de décisions individuelles ou de cadres symboliques, mais mettent en jeu des perturbations multi‑niveaux des régulations affectives, corporelles et sociales. Les divergences épistémologiques entre les modèles reflètent ainsi des angles d’analyses différent, que l’hypothèse damasienne permet d’articuler sans les hiérarchiser.

4.3. Articulations possibles : du somato‑affectif au symbolique

L’intérêt principal de l’hypothèse damasienne réside dans sa capacité à articuler les niveaux biologique, psychique, relationnel et culturel sans réductionnisme. Les émotions et les sentiments, compris comme expressions phénoménologiques de l’homéostasie, constituent un point de jonction entre ces niveaux (Damasio, 1999, 2010).

Plutôt que de réitérer le cadrage critique déjà établi, l’intérêt de Raymond Williams, à ce stade, est de fournir un concept médiateur permettant de saisir comment des configurations affectives collectives, historiquement situées, orientent l’expérience et l’action sans être entièrement explicitées dans les normes. Cette médiation offre un point d’ancrage pour lire l’inscription culturelle des dynamiques affectives sans rupture entre incarnation et historicité : les affects peuvent alors être compris comme signaux régulateurs issus de l’homéostasie, tout en étant modulés par des régimes symboliques et institutionnels différenciés (Williams, 1977 ; Damasio, 1999, 2018).

Dans cette perspective, les significations culturelles décrites par Geertz peuvent être lues comme des médiations symboliques des régulations affectives. Les habitus analysés par Bourdieu apparaissent comme des formes incorporées de régulation, historiquement et socialement différenciées. Les pratiques sociales, mises en avant par les théories des pratiques, deviennent des dispositifs concrets de régulation en acte. Les approches phénoménologiques permettent enfin de saisir comment ces régulations se traduisent dans l’expérience vécue, en termes de possibilités perçues, de temporalité et de capacité d’agir.

Cette articulation rejoint la pensée complexe de Morin, pour qui la culture émerge de boucles récursives entre le biologique, le psychique et le social, sans réduction d’un niveau à l’autre. Elle permet de penser les trajectoires professionnelles comme des processus dynamiques d’ajustement, particulièrement sensibles aux contextes de transition, de migration et de recomposition identitaire.

4.4. Apport spécifique de la perspective damasienne

La spécificité de la perspective damasienne ne réside pas dans la substitution d’un modèle aux autres, mais dans la proposition d’un socle régulateur commun. En concevant la culture comme un prolongement des régulations du vivant, elle permet de comprendre pourquoi les normes, les récits et les institutions ne sont pas seulement des constructions symboliques, mais des dispositifs ayant des effets tangibles sur les affects, les conduites et la viabilité des trajectoires humaines (Damasio, 2018).

Cette hypothèse présente toutefois une limite majeure : prise isolément, elle accorde une place relativement restreinte aux rapports de pouvoir, aux inégalités structurelles et aux médiations institutionnelles. C’est précisément pourquoi son articulation avec la sociologie critique, les approches féministes, le counseling multiculturel et les modèles systémiques apparaît indispensable pour éviter toute naturalisation des souffrances socialement produites (Bourdieu, 1979 ; Ahmed, 2017 ; Crenshaw, 1991).

4.5. Articulation comparative et ouverture vers les pratiques

L’analyse comparative met ainsi en évidence que la perspective damasienne, fonctionne comme une hypothèse intégrative plutôt que comme une théorie totalisante. Elle permet de relier des modèles hétérogènes autour d’une grammaire commune — régulation/dérégulation, stabilisation/rupture, viabilité/non‑viabilité — tout en respectant la pluralité des niveaux d’intelligibilité mobilisés.

Cette synthèse théorique fournit un cadre conceptuel solide pour examiner, les implications cliniques, systémiques et pratiques de cette conception de la culture. Elle ouvre la voie à une reconfiguration du counseling de carrière comme pratique située de régulation du vivant, attentive aux affects, aux récits, aux relations et aux conditions sociales de viabilité des trajectoires professionnelles, notamment dans des contextes marqués par la globalisation, la multiculturalité et la différenciation de genre.

À partir de cette analyse comparative, il devient possible de déplacer le regard vers les implications cliniques et vocationnelles de la perspective régulatrice, en examinant comment la conception damasienne de la culture comme prolongement des régulations du vivant reconfigure concrètement les pratiques de counseling de carrière.

L’intégration des apports des « Cultural Studies » dans cette analyse comparative ne vise donc pas à multiplier les cadres théoriques, mais à renforcer la capacité critique de l’hypothèse régulatrice, en situant les dynamiques affectives dans les dispositifs culturels et politiques qui en orientent les effets. Elle contribue ainsi à éviter toute naturalisation des normes sociales ou des souffrances vocationnelles, en réinscrivant les régulations du vivant dans les configurations historiques et institutionnelles qui les configurent (Ahmed, 2004, 2017 ; Bourdieu, 1979, 1980).

5. Apports pour la clinique, la systémique et le counseling de carrière

Les développements précédents ont établi que la culture peut être comprise comme un ensemble de dispositifs de régulation articulant significations, dispositions incorporées, pratiques, interactions et institutions. Dans la perspective damasienne, ces dispositifs s’enracinent dans une dynamique plus fondamentale : l’homéostasie, entendue non comme un simple équilibre physiologique, mais comme un principe organisateur s’exprimant à travers émotions, sentiments, conduites et formes collectives (Damasio, 1999, 2018).

Une conséquence directe est le déplacement du centre de gravité des pratiques d’accompagnement. Les trajectoires professionnelles ne sont plus traitées comme des suites de décisions isolées, mais comme des processus d’ajustement engageant conjointement les dimensions affectives, corporelles, symboliques, relationnelles et socio‑institutionnelles de l’existence (Damasio, 1999, 2018 ; Savickas, 2005, 2013 ; Guichard, 2009, 2015). Ce déplacement du regard s’inscrit dans les évolutions contemporaines de la psychologie de la carrière, qui mettent l’accent sur la complexité, la contextualisation et la non‑linéarité des parcours professionnels, comme l’a souligné McMahon (2014) dans son analyse des nouvelles orientations du champ.

Les modèles contemporains du counseling de carrière s’inscrivent dans une généalogie plus ancienne des théories du développement vocationnel. Les travaux de Donald Super ont constitué une étape structurante dans ce déplacement, en introduisant une conception développementale des carrières fondée sur la continuité du soi dans le temps et sur l’inscription des choix professionnels dans des rôles de vie multiples (Super, 1990). Bien que formulée dans un cadre essentiellement psychologique et normatif, cette approche a contribué à déplacer le regard depuis la décision ponctuelle vers la trajectoire, préparant ainsi les approches contemporaines qui insistent sur la construction narrative, l’adaptabilité et la régulation des parcours.

Cette reconfiguration implique enfin une vigilance épistémologique et éthique : penser la culture comme prolongement des régulations du vivant ne doit pas conduire à biologiser le social. Au contraire, l’intérêt du cadre régulateur est de rendre cliniquement intelligibles les effets des normes, des rapports de pouvoir et des conditions de travail sur les affects et la capacité d’agir, sans psychologiser des souffrances socialement produites (Bourdieu, 1979, 1980 ; Bourdieu & Wacquant, 1992 ; Damasio, 2018).

5.1. Affects, homéostasie et transitions vocationnelles : des signaux incarnés de viabilité

Les transitions professionnelles (reconversion, mobilité, précarité, épuisement, retours aux études, etc.) peuvent être comprises comme des perturbations de régulation affective et identitaire, qui affectent les équilibres corporels et relationnels soutenant la continuité du soi (Damasio, 2018). Dans ce cadre, les émotions ne constituent pas un bruit à éliminer, mais des signaux incarnés de compatibilité (ou d’incompatibilité) entre besoins, valeurs et environnements professionnels (Damasio, 1999). Cette lecture est confortée par les travaux sur l’autorégulation affective, qui montrent que les périodes de transition professionnelle constituent des moments critiques où stress, affects et capacité d’ajustement s’articulent étroitement (Howe, Chang & Johnson, 2013).

Ce déplacement rejoint l’intuition spinoziste selon laquelle les affects expriment des variations de la puissance d’agir : une trajectoire devient cliniquement problématique lorsqu’elle diminue la capacité à persévérer, à se projeter et à composer avec les autres (Spinoza, 1999; Damasio, 2018). La régulation ne vise alors pas seulement un retour à l’équilibre, mais l’augmentation de conditions de puissance et de viabilité.

Sur le plan vocationnel, cela justifie de traiter les affects comme des données cliniques à part entière : anxiété, honte, ambivalence, soulagement ou excitation deviennent des indicateurs d’ajustement nécessaires, plutôt que des obstacles à la décision. Cette perspective s’articule à la théorie sociale cognitive de la carrière, qui souligne le rôle des expériences émotionnelles dans l’auto‑efficacité (Lent, Brown & Hackett, 1994, 2002), tout en l’approfondissant : l’auto‑efficacité peut être comprise comme un sentiment de capacité enraciné somato‑affectivement, et non comme une seule croyance cognitive explicite (Damasio, 2010).

5.2. Médiations culturelles : du symbolique à la transformation de l’expérience

Les modèles interprétatifs rappellent que l’expérience est médiatisée par des cadres de signification. La culture, comprise comme système de significations partagées, rend l’action intelligible et oriente ce qui apparaît comme pensable, dicible et désirable (Geertz, 1973). Dans une lecture régulatrice, ces significations peuvent être comprises comme des médiations qui organisent l’expérience affective en lui donnant une forme socialement partageable (Damasio, 2018).

Les apports de la psychologie culturelle historico‑médiationnelle permettent de préciser ce point : le langage, les récits et les outils symboliques ne décrivent pas seulement l’expérience, ils la transforment. Les processus de médiation (Vygotski, 2019), l’activité socialement située (Leontiev, 2022) et la construction culturelle des cadres d’interprétation (Bruner, 2008) fournissent un levier théorique pour comprendre pourquoi l’intervention narrative peut modifier, de manière durable, la perception des possibles et l’orientation affective dans la carrière.

Dans le counseling de carrière, cette articulation légitime un travail clinique centré sur les récits comme technologies culturelles de régulation. Cette orientation s’inscrit dans les approches constructivistes et constructionnistes du champ de la carrière, qui conçoivent les trajectoires professionnelles comme des productions de sens co‑construites dans des contextes sociaux et relationnels spécifiques (Young & Collin, 2004). Les récits vocationnels (Savickas, 2005, 2013; McIllveen & Patton, 2007) et les pratiques de re‑narration (White & Epston, 2003 ; White, 2009) peuvent ainsi être comprises comme des opérations de reconfiguration des médiations symboliques : elles transforment des signaux affectifs diffus en trajectoires signifiantes, ouvrant de nouveaux possibles d’action.

L’approche sociodynamique du counseling proposée par Peavy (2011) s’inscrit pleinement dans cette conception régulatrice. En concevant l’orientation comme un processus dialogique de co‑construction de sens, elle met l’accent sur les récits, les contextes relationnels et les cadres culturels dans lesquels les trajectoires prennent forme. Cette approche permet de comprendre le counseling de carrière comme une pratique située, visant moins la résolution de problèmes que la transformation des conditions symboliques et relationnelles de viabilité.

5.3. Dispositions incorporées et régularisations socialement différenciées : une clinique non individualisante

La sociologie de Bourdieu montre que la culture opère aussi sous forme de dispositions incorporées (habitus), orientant les pratiques, les attentes et les affects sans passer par la conscience réflexive (Bourdieu, 1979, 1980). Dans une perspective régulatrice, des affects tels que l’illégitimité, la honte ou l’anxiété ne sont pas seulement des états internes : ils peuvent être lus comme des effets incorporés de structures sociales et de rapports de pouvoir (Bourdieu, 1979, 1980 ; Damasio, 2018).

La sociologie réflexive renforce ici une exigence méthodologique centrale : éviter de naturaliser les catégories cliniques et replacer les vécus affectifs dans leurs conditions sociales de production (Bourdieu & Wacquant, 1992). Cela justifie une double orientation clinique : soutenir le sujet dans son expérience vécue, tout en cartographiant les contraintes structurelles qui configurent ses possibles (Blustein, 2006, 2011).

5.4. Pratiques, complexité et boucles récursives : rendre l’intervention multi‑niveaux

La pensée complexe de Morin met en évidence que les niveaux biologique, psychique, social et culturel s’articulent en boucles récursives : les institutions modulent les affects, les affects soutiennent la reproduction ou la transformation des institutions, les récits orientent l’action et l’action reconfigure les environnements (Morin, 1977–2004).
Une implication clinique directe est l’abandon des causalités linéaires au profit d’une intervention multi‑niveaux, fondée sur une grammaire transversale (régulation/dérégulation, viabilité/non‑viabilité).

Dans une perspective plus ancienne, les modèles d’ajustement personne–environnement, notamment celui de John Holland, ont proposé une lecture typologique des choix professionnels fondée sur la congruence entre traits individuels et environnements de travail (Holland, 1997). Si ces modèles ont joué un rôle historique important dans la structuration des pratiques d’orientation, leur approche relativement statique et décontextualisée montre aujourd’hui ses limites face aux trajectoires discontinues, aux transformations des mondes du travail et aux inégalités structurelles. Leur intérêt réside ainsi principalement dans leur valeur historique, en tant que point de départ des réflexions contemporaines sur l’ajustement, désormais repensé en termes de régulation affective, de pratiques et de conditions de viabilité.

Les théories des pratiques permettent de concrétiser cette complexité. En concevant la culture comme un ensemble de pratiques socialement organisées (Reckwitz, 2002 ; Schatzki, 2002), elles rendent visible que les régulations affectives et identitaires sont aussi produites par des régimes de pratiques (travail, formation, organisations, routines, dispositifs d’évaluation). Dans le counseling de carrière, cela conduit à déplacer une partie du travail clinique vers l’analyse de l’environnement concret : tâches, normes, temporalités, modes de reconnaissance, et leurs effets régulateurs sur le vivant (Damasio, 2018).

5.5. Phénoménologie affective : modes d’ouverture au monde et projection vocationnelle

Les approches phénoménologiques rappellent que les affects ne se réduisent pas à des états internes, mais qu’ils configurent des modes d’ouverture au monde et des horizons de possibilité. La culture structure ainsi des styles de présence (Merleau‑Ponty, 1976), et les sentiments modulent la temporalité vécue, la perception des possibles et la capacité d’agir (Ratcliffe, 2008 ; Zahavi, 2005). Cette perspective s’articule à la thèse damasienne selon laquelle les sentiments sont des expériences conscientes de régulations corporelles orientant l’action (Damasio, 2010).

Dans le counseling de carrière, cela renforce une idée directrice : travailler la projection vocationnelle ne consiste pas seulement à produire un choix, mais à transformer les conditions affectives et symboliques qui rendent une projection possible. L’incertitude vocationnelle peut alors être comprise comme une altération du champ des possibles vécu, et l’intervention comme un travail sur les médiations (récits, pratiques, relations) qui réouvrent ce champ.

5.6. Approches systémiques : homéostasie relationnelle et régulations interactionnelles

Les approches systémiques conçoivent la culture comme un ensemble de règles implicites organisant les interactions et visant le maintien d’une homéostasie relationnelle (Bateson, 1995/2008 ; Watzlawick, Beavin & Jackson, 2014). Les blocages vocationnels et conflits de carrière peuvent ainsi être compris comme des réponses contextuelles à des systèmes relationnels, incluant loyautés, attentes implicites et doubles contraintes (Bateson, 1995/2008).

L’articulation avec Damasio permet de penser conjointement homéostasie biologique et homéostasie relationnelle : les régulations affectives individuelles et les régulations interactionnelles collectives se co‑produisent (Damasio, 2018). Enfin, les développements de Keeney soulignent le caractère émergent et créatif du changement plutôt que sa planification linéaire, évitant une conception figée des régulations et ouvrant une clinique de la transformation (Keeney, 1991).

5.7. Structuration opératoire et vigilance éthique : une pratique régulatrice, narrative et critique

À partir de ces articulations, trois gestes cliniques peuvent structurer l’intervention. Premièrement, les affects sont accueillis comme données cliniques : signaux de viabilité et d’ajustement (Damasio, 1999, 2018 ; Spinoza, 1999). Deuxièmement, les médiations symboliques sont travaillées : récits, significations et cadres culturels organisent les affects (Geertz, 1973; Vygotski, 2019; Bruner, 2008; Savickas, 2005, 2013). Troisièmement, les régulations sociales et relationnelles sont cartographiées : dispositions incorporées, régimes de pratiques, boucles d’interaction et contraintes structurelles (Bourdieu, 1979, 1980 ; Morin, 1977–2004 ; Reckwitz, 2002 ; Schatzki, 2002 ; Bateson, 1995/2008).

Les travaux de Carol Gilligan apportent un éclairage décisif à cette conception clinique et éthique de l’accompagnement. En montrant que les modèles dominants du développement moral et de la rationalité ont historiquement privilégié des formes de raisonnement abstraites et décontextualisées, Gilligan (2019) met en évidence l’importance des voix situées, des relations et des expériences affectives dans les processus de délibération et de décision. Cette perspective rejoint pleinement l’hypothèse régulatrice développée ici : les affects ne constituent pas des obstacles à la rationalité, mais des médiateurs essentiels de la responsabilité, du jugement et de la capacité d’agir, en particulier dans les contextes de transition, de vulnérabilité et de choix vocationnels.

Cette logique s’accompagne d’une vigilance éthique : reconnaître la dimension somato‑affective de la souffrance vocationnelle ne doit pas conduire à la privatiser. Les apports du féminisme critique renforcent cette vigilance en montrant que les affects ne peuvent être dissociés des conditions matérielles et symboliques de l’existence. Comme le souligne Hooks (2020), les expériences émotionnelles, les aspirations et les possibilités d’action sont toujours façonnées par des rapports de pouvoir et des normes culturelles historiquement situées. Au contraire, l’objectif est de renforcer la responsabilité sociale et institutionnelle, en rendant intelligibles les effets des normes et des rapports de pouvoir sur la capacité d’agir (Bourdieu & Wacquant, 1992 ; Ahmed, 2004, 2017 ; Damasio, 2018).

Les gestes cliniques dégagés jusqu’ici — accueil des affects comme signaux de viabilité, travail sur les médiations symboliques et cartographie des régulations sociales — prennent une acuité particulière dans les contextes contemporains marqués par la globalisation de l’économie et la mobilité accrue des trajectoires professionnelles. Ces transformations ne constituent pas un simple arrière‑plan socio‑économique des parcours vocationnels : elles modifient en profondeur les conditions de régulation affective, identitaire et relationnelle à partir desquelles les sujets peuvent se projeter dans le travail. Examiner les effets de la globalisation et de la mobilité du capital humain permet ainsi de prolonger l’hypothèse régulatrice développée ici, en l’inscrivant dans les configurations concrètes et différenciées des mondes du travail contemporains.

5.8. Counseling de carrière en contexte de globalisation et de mobilité du capital humain

La globalisation de l’économie et la transformation des marchés du travail ont profondément reconfiguré les conditions de construction des trajectoires professionnelles. La circulation transnationale des compétences, la flexibilisation des formes d’emploi et la fragmentation des parcours produisent des trajectoires marquées par la discontinuité, la précarité et la recomposition identitaire (Blustein, 2006, 2011, 2013 ; Brown & Lent, 2020). Dans ce contexte, la carrière ne peut plus être pensée comme une progression linéaire ou cumulative, mais comme un processus non linéaire d’ajustements successifs entre le sujet et des environnements professionnels instables. Des travaux récents en psychologie du travail montrent que, dans ces contextes de transformation et d’incertitude, les affects constituent à la fois des produits et des moteurs des processus d’autorégulation professionnelle, influençant durablement l’engagement, la persévérance et la capacité d’agir (Gabriel, Zipay & Shurman, 2025).

Les travaux récents de Minbaeva et al. (2025) montrent que la mobilité du capital humain ne se réduit pas à un transfert de compétences individuelles, mais engage des processus complexes de reconnaissance, de valorisation et de régulation organisationnelle. Ces dynamiques influencent directement la viabilité des trajectoires professionnelles dans les contextes transnationaux, en modulant l’accès aux ressources, aux réseaux et aux formes de reconnaissance symbolique. Dans cette perspective, les difficultés vocationnelles liées à la mobilité globale peuvent être comprises comme des effets de désajustement entre régulations individuelles et régimes organisationnels du capital humain.

Les modèles contemporains du counseling de carrière ont largement pris acte de ces transformations. Le paradigme du « life design » insiste sur la contextualisation des trajectoires, la pluralité des rôles de vie et la construction narrative du sens dans des environnements incertains (Savickas, 2005, 2013 ; Savickas et al., 2010 ; Guichard, 2009, 2015). Toutefois, ces approches gagnent à être articulées à un cadre permettant de comprendre pourquoi les transitions professionnelles affectent si profondément les affects, le sentiment de continuité du soi et la capacité de projection dans l’avenir.

La perspective damasienne apporte ici un éclairage décisif. Les mobilités professionnelles et géographiques peuvent être comprises comme des perturbations de régulation homéostatique, affectant simultanément les dimensions corporelles, émotionnelles, relationnelles et symboliques de l’existence (Damasio, 2018). Les affects associés aux transitions — incertitude, anxiété, ambivalence, perte de repères ou sentiment d’ouverture — constituent des signaux incarnés de compatibilité ou de tension entre les besoins du sujet et les environnements professionnels traversés (Damasio, 1999, 2010).

Cette lecture permet de dépasser une conception purement adaptative du counseling de carrière. Il ne s’agit pas seulement d’aider les individus à s’ajuster aux exigences du marché du travail globalisé, mais de soutenir la viabilité des trajectoires, entendue comme la capacité à maintenir des régulations affectives et identitaires compatibles avec la persévérance et la capacité d’agir. Les travaux sur la psychologie du travail et la justice sociale rappellent en outre que les effets de la globalisation sont socialement différenciés et médiatisés par des régimes institutionnels et organisationnels qui soutiennent ou entravent les possibilités d’action (Blustein, 2013). Les effets de la globalisation sur les trajectoires professionnelles sont socialement différenciés et médiatisés par des régimes institutionnels et organisationnels qui soutiennent ou entravent les possibilités d’action, ce qui confirme que les difficultés vocationnelles liées à la mobilité globale ne peuvent être réduites à des problèmes d’adaptation individuelle, mais relèvent de configurations structurelles de reconnaissance et de valorisation du travail (Blustein, 2013 ; Minbaeva et al., 2025).

Dans cette perspective, le counseling de carrière apparaît comme une pratique de médiation entre régulations individuelles et régulations socio‑économiques. En analysant les régimes de pratiques, les normes organisationnelles et les conditions de reconnaissance du travail, l’intervention clinique contribue à rendre intelligibles les sources structurelles des dérégulations affectives, évitant ainsi leur psychologisation (Reckwitz, 2002 ; Schatzki, 2002 ; Damasio, 2018).

5.9. Counseling multiculturel de carrière : régulations affectives, identitaires et culturelles

Les approches multiculturelles du counseling de carrière ont montré que les trajectoires professionnelles sont toujours culturellement situées et traversées par des normes implicites concernant le travail, la réussite, le genre et la valeur sociale des compétences (Arthur & Collins, 2010, 2018 ; Flores & Bike, 2014 ; Sue & Sue, 2016; NCDA, 2009). Les contextes de migration, de pluralité culturelle et de minorisation rendent particulièrement visibles ces médiations culturelles, en confrontant les individus à des systèmes normatifs parfois incompatibles. Des recherches menées en contexte scolaire pluriethnique québécois montrent que les pratiques d’orientation sont traversées par des tensions culturelles, institutionnelles et affectives, renforçant la pertinence d’un cadre régulateur explicitement non individualisant (Bissonnette, Martiny & Provencher, 2022).

Dans une perspective damasienne, ces situations peuvent être comprises comme des perturbations multi‑niveaux des régulations du vivant, impliquant une désorganisation temporaire des repères affectifs, symboliques et relationnels qui soutenaient la continuité du soi (Damasio, 2018). Les émotions éprouvées — sentiment d’illégitimité, fatigue décisionnelle, honte, espoir ou découragement — ne relèvent pas de déficits individuels, mais signalent des tensions entre des régulations culturelles antérieures et les normes des environnements professionnels d’accueil (Damasio, 1999).

Les travaux en counseling multiculturel insistent sur la nécessité de dépasser les modèles universalistes du développement de carrière, en reconnaissant le rôle central de la culture, du contexte socio‑politique et des rapports de pouvoir dans la structuration des choix et des aspirations (Arthur, 2006 ; Flores & Bike, 2014; Fouad, 2002). Comme l’a montré Arthur (2006), le counseling de carrière en contexte multiculturel ne peut se limiter à une simple adaptation culturelle des outils existants ; il implique une reconfiguration des cadres d’intervention afin de tenir compte des rapports de pouvoir, des contextes sociopolitiques et des expériences vécues misent en position minoritaire. Dans une lecture régulatrice, cette exigence de reconfiguration peut être comprise comme la nécessité de restaurer des conditions de viabilité affective et identitaire face à des cadres normatifs culturellement dissonants (Arthur, 2006 ; Damasio, 2018). Les recherches auprès des populations migrantes montrent que le soutien vocationnel oscille souvent entre des logiques d’adaptation et de transformation, posant la question de la viabilité à long terme des trajectoires proposées (Bimrose & McNair, 2011).

Les travaux de Byars‑Winston et Fouad (2006) soulignent en outre l’importance de la métacognition culturelle dans les pratiques de counseling de carrière. La compétence multiculturelle ne se limite pas à la connaissance des différences culturelles, mais implique une capacité réflexive à analyser ses propres cadres normatifs, ses présupposés implicites et leurs effets sur la relation d’accompagnement. Dans une lecture régulatrice, cette métacognition peut être comprise comme une médiation essentielle permettant d’éviter des formes de perturbation des régulations relationnelles et de soutenir des trajectoires professionnellement et culturellement viables.

L’apport de la psychologie culturelle historico‑médiationnelle permet de préciser ces enjeux : les affects sont toujours médiatisés par des outils symboliques, des récits et des pratiques socialement constituées qui orientent l’interprétation de l’expérience (Vygotski, 2019 ; Bruner, 2008). Dans le counseling de carrière, le travail narratif peut ainsi être compris comme une technologie culturelle de régulation, permettant de transformer des signaux affectifs diffus en configurations de sens partageables et orientées vers l’action (Savickas, 2005, 2013 ; White & Epston, 2003).

Cette articulation implique une vigilance éthique constante. Reconnaître la dimension incarnée des difficultés vocationnelles en contexte multiculturel ne doit pas conduire à individualiser des obstacles structurels tels que la discrimination, la non‑reconnaissance des diplômes ou la segmentation du marché du travail. Au contraire, la perspective régulatrice permet de relier l’expérience subjective aux cadres institutionnels et aux rapports de pouvoir qui configurent les possibles professionnels (Blustein, 2006, 2011 ; Ahmed, 2017), rejoignant ainsi les exigences formulées par les cadres normatifs du counseling multiculturel (NCDA, 2009).

5.10. Counseling de carrière pour les femmes et les femmes immigrantes : genre, migration et régulations différenciées

Le counseling de carrière pour les femmes met en évidence de manière particulièrement saillante le caractère socialement différencié des régulations vocationnelles. Les recherches féministes ont montré que les trajectoires professionnelles des femmes sont façonnées par des normes de genre, des attentes relationnelles et des contraintes structurelles qui influencent durablement les aspirations, le sentiment de légitimité et la capacité de projection (Betz & Hackett, 1981, 2006 ; Fassinger, 1990, 2005 ; Bimrose, 2008; Gilligan, 2019).

Dans une lecture damasienne articulée à la sociologie critique et aux apports du féminisme critique, des affects tels que la culpabilité, la honte, l’autocensure ou le doute peuvent être compris comme des expressions incarnées de régulations sociales genrées, résultant de dispositions incorporées et de rapports de pouvoir historiquement situés, qui configurent durablement les trajectoires professionnelles des femmes, en particulier en contexte migratoire (Damasio, 2018 ; Bourdieu, 1979, 1980 ; Ahmed, 2017 ; Hooks, 2020). Ces affects signalent des tensions entre les aspirations professionnelles et les normes sociales qui organisent la division sexuelle du travail et la reconnaissance différenciée des carrières.

Les trajectoires des femmes immigrantes constituent un cas paradigmatique de ces dynamiques. Elles combinent les effets du genre, de la migration, de la classe sociale et de l’origine ethnoculturelle, produisant des perturbations complexes des régulations affectives, identitaires et relationnelles (Crenshaw, 1991 ; Yakushko, 2006 ; Leong, Hardin & Gupta, 2010). Les recherches montrent que la déqualification, la non‑reconnaissance des compétences, la surcharge des rôles familiaux et les discriminations systémiques affectent durablement la viabilité des trajectoires professionnelles des femmes immigrantes (Yakushko, 2006 ; Cardu & Sanschagrin, 2002).

Dans cette perspective, le counseling de carrière ne peut se limiter à la clarification des choix ou à l’augmentation de l’employabilité. Il vise la recomposition des conditions de viabilité, en soutenant la reconnaissance des compétences, la transformation des récits vocationnels et la mise en visibilité des contraintes institutionnelles qui pèsent sur les trajectoires. Cette orientation rejoint les approches systémiques et critiques du counseling de carrière, qui insistent sur la nécessité d’intervenir simultanément aux niveaux affectif, narratif, relationnel et socio‑institutionnel (McMahon & Patton, 2006 ; Blustein, 2011).

En articulant la perspective damasienne aux apports féministes et intersectionnels, le counseling de carrière pour les femmes immigrantes apparaît ainsi comme une pratique de transformation des régulations sociales autant que de soutien clinique individuel. Il s’agit moins d’adapter les sujets à des normes existantes que de soutenir l’augmentation de leur capacité d’agir, en rendant intelligibles les rapports de pouvoir qui configurent leurs possibles professionnels (Spinoza, 1999 ; Ahmed, 2017).

5.11. Le counseling de carrière comme pratique située de régulation du vivant

Penser le counseling de carrière à partir de la conception damasienne de la culture comme prolongement des régulations du vivant conduit à le définir comme une pratique située de régulation multi‑niveaux, et non comme une simple aide technique à la décision ou à l’optimisation des choix professionnels. Cette orientation rejoint les travaux récents qui intègrent explicitement les stratégies d’autorégulation comme levier central du counseling de carrière afin de soutenir des trajectoires professionnellement viables en contexte d’incertitude (Rezaiee & Kareshki, 2024).Dans cette perspective, le counseling apparaît comme un dispositif d’accompagnement inscrit dans des contextes sociaux, culturels et institutionnels spécifiques, visant à soutenir la viabilité affective, identitaire et relationnelle des trajectoires humaines (Damasio, 1999, 2010, 2018).

Cette conception rompt avec les modèles décisionnels classiques du choix vocationnel, centrés sur des processus rationnels ponctuels, pour concevoir les trajectoires professionnelles comme des processus dynamiques d’ajustement engageant simultanément le corps, l’affectivité, les récits de soi et les structures sociales (Savickas, 2005, 2013 ; Guichard, 2009, 2015). Les carrières ne peuvent ainsi être comprises indépendamment des conditions affectives et culturelles qui rendent possibles — ou entravent — la projection dans l’avenir, en particulier dans des contextes marqués par la globalisation, la mobilité professionnelle et la discontinuité des parcours (Blustein, 2006, 2011, 2013).

Dans ce cadre, les émotions et les sentiments occupent une place centrale. Loin de constituer de simples états subjectifs ou des symptômes à corriger, ils apparaissent comme des indicateurs incarnés de compatibilité ou de tension entre les besoins du sujet et les environnements professionnels traversés (Damasio, 1999, 2010). Les affects rendent visibles les rapports entre les normes sociales, les régimes de pratiques et la capacité d’agir, rejoignant à la fois la philosophie spinoziste des affects comme variations de la puissance d’agir (Spinoza, 1999) et les apports contemporains de la psychologie du travail attentive aux dynamiques émotionnelles et contextuelles de l’activité (Niven, Totterdell & Holman, 2009 ; Sosnowska & Griep, 2019).

Compris de cette manière, le counseling de carrière assume une fonction de médiation entre les régulations individuelles et les régulations socio‑économiques. Il devient un espace clinique et réflexif où peuvent être rendus intelligibles les effets des normes organisationnelles, des dispositifs institutionnels et des rapports de pouvoir sur l’expérience vocationnelle vécue (Bourdieu, 1979, 1980 ; Bourdieu & Wacquant, 1992 ; Ahmed, 2017). Cette médiation permet d’éviter une psychologisation des difficultés professionnelles, en reliant les vécus affectifs aux cadres sociaux et institutionnels qui les configurent (Blustein, 2011).

La posture clinique qui en découle est explicitement non individualisante et critique. Elle implique d’accueillir la personne dans son expérience singulière — affects, dilemmes, sentiment de reconnaissance ou d’illégitimité — tout en cartographiant les contraintes structurelles qui limitent ou orientent ses possibles professionnels (Blustein, 2006, 2013). Le counseling devient alors une pratique éthiquement engagée, attentive aux conditions sociales de la capacité d’agir et de la viabilité des trajectoires, plutôt qu’un simple accompagnement à l’adaptation aux normes existantes.

Ainsi conçu, le counseling de carrière se situe à l’intersection du biologique, du psychique, du culturel et du social. Il opère comme un dispositif de régulation du vivant, dans lequel les affects jouent un rôle d’interface entre l’expérience corporelle, les médiations symboliques et les régulations institutionnelles (Damasio, 2018). Cette conception prépare directement la formalisation d’une grammaire régulatrice transversale permettant d’articuler affects, récits, pratiques et conditions sociales de viabilité sans réduire la complexité des expériences humaines.

5.12. Le counseling de carrière comme pratique régulatrice du vivant

Penser la culture comme un prolongement des régulations du vivant conduit à une reconfiguration profonde de la compréhension et de l’accompagnement des trajectoires professionnelles. Inscrite dans la perspective damasienne de l’homéostasie élargie, cette lecture permet de dépasser les oppositions classiques entre cognition et émotion, individu et culture, décision et trajectoire, en proposant une compréhension processuelle, incarnée et située des parcours vocationnels (Damasio, 1999, 2010, 2018).

Un premier acquis majeur réside dans la reconnaissance des affects comme indicateurs épistémiques de viabilité. Les émotions et les sentiments associés aux parcours professionnels ne constituent ni des perturbations subjectives ni de simples états internes à corriger, mais des expressions conscientes de dynamiques régulatrices sous‑jacentes. Ils signalent des compatibilités ou des tensions entre les besoins du sujet, ses aspirations et les environnements professionnels traversés. Cette conception prolonge à la fois la philosophie spinoziste des affects comme variations de la puissance d’agir (Spinoza, 1999) et les travaux de Damasio sur le rôle central des sentiments dans l’orientation de l’action et la prise de décision incarnée (Damasio, 1999, 2010).

Un second acquis concerne le rôle central des médiations culturelles. Les récits vocationnels, les normes professionnelles, les cadres symboliques et les attentes sociales apparaissent comme des dispositifs actifs de régulation de l’expérience. Ils ne se contentent pas de donner sens aux trajectoires : ils structurent les manières d’être affecté, de se projeter dans l’avenir et d’évaluer les possibles. Dans cette perspective, les approches narratives et constructivistes du counseling de carrière peuvent être comprises comme des technologies culturelles de régulation, capables de transformer durablement l’expérience vécue en reconfigurant les médiations symboliques à travers lesquelles les affects prennent forme (Vygotski, 2019 ; Bruner, 2008 ; Savickas, 2005, 2013).

Enfin, l’articulation avec la sociologie critique, les approches féministes et le counseling multiculturel a mis en évidence que ces régulations sont toujours socialement et historiquement différenciées. Les affects vocationnels — sentiment d’illégitimité, honte, autocensure, épuisement ou ambivalence — ne peuvent être dissociés des dispositions incorporées, des rapports de pouvoir et des contraintes institutionnelles qui configurent l’accès aux ressources, à la reconnaissance et à la mobilité professionnelle (Bourdieu, 1979, 1980 ; Blustein, 2006, 2011 ; Ahmed, 2017). Cette lecture impose une vigilance épistémologique constante afin d’éviter toute naturalisation ou individualisation de souffrances structurellement produites.

Pris ensemble, ces éléments permettent de dégager une grammaire régulatrice transversale — régulation/dérégulation, viabilité/non‑viabilité, capacité d’agir — articulant affects, récits, pratiques et conditions sociales. Cette grammaire ne vise pas à produire un modèle normatif du counseling de carrière, mais à fournir un cadre d’intelligibilité permettant de comprendre comment les pratiques d’accompagnement opèrent concrètement comme des dispositifs de soutien, de transformation ou de mise en tension des régulations du vivant (Damasio, 2018). Elle ouvre directement sur la question de leur mise en œuvre clinique et opératoire, examinée dans le développement suivant.

6. Reconfigurations cliniques et opératoires du counseling de carrière

Après avoir dégagé les implications cliniques et éthiques de la conception régulatrice de la culture, ce développement opère un déplacement complémentaire : il ne s’agit plus d’approfondir l’analyse théorique des trajectoires vocationnelles, mais d’examiner comment la perspective damasienne de l’homéostasie élargie peut orienter concrètement l’intervention en counseling de carrière, en tant que pratique située de régulation du vivant (Damasio, 1999, 2018).

La perspective régulatrice n’est pas mobilisée ici comme un modèle prescriptif, mais comme un principe d’organisation clinique, permettant de structurer l’écoute, l’analyse des situations et les modalités d’accompagnement, tout en maintenant une vigilance critique face aux risques de naturalisation ou d’individualisation des difficultés vocationnelles (Bourdieu & Wacquant, 1992 ; Blustein, 2013).

6.1. Lire les transitions vocationnelles comme moments critiques de régulation

Dans une perspective opératoire, les transitions professionnelles peuvent être comprises comme des moments critiques de mise à l’épreuve des régulations affectives, identitaires et sociales existantes (Damasio, 2018). L’intervention ne vise pas prioritairement la résolution rapide du problème formulé, mais l’identification des désajustements régulateurs qui se manifestent dans ces périodes de rupture, de reconversion ou de discontinuité biographique (Savickas, 2005, 2013).

Les affects associés à ces moments — anxiété, ambivalence, perte de repères, soulagement ou sentiment d’ouverture — constituent des indicateurs cliniques de viabilité, orientant l’exploration plutôt que des symptômes à éliminer (Damasio, 1999 ; Spinoza, 1999). Dans cette lecture, la difficulté vocationnelle n’est pas un dysfonctionnement individuel, mais le signe d’une tension entre des régulations antérieures et des environnements professionnels devenus incompatibles.

6.2. Travailler les médiations culturelles dans l’intervention vocationnelle

Sur le plan opératoire, le counseling de carrière implique un travail explicite sur les médiations culturelles à travers lesquelles les individus interprètent leur trajectoire : normes professionnelles, récits de réussite, représentations du travail, attentes familiales ou sociales (Geertz, 1973 ; Bruner, 2008).

Ces cadres symboliques ne se contentent pas de donner sens à l’expérience : ils transforment durablement la manière dont les affects sont éprouvés et interprétés (Vygotski, 2019 ; Leontiev, 2022). Le travail narratif peut ainsi être compris comme une technologie culturelle de régulation, permettant de reconfigurer les médiations à partir desquelles les trajectoires deviennent pensables, dicibles et projetables (Savickas, 2005, 2013 ; White & Epston, 2003).

6.3. Mettre en œuvre une clinique non individualisante du travail et de la carrière

Une implication centrale du cadre régulateur concerne la posture clinique. L’intervention vise explicitement à éviter toute individualisation des difficultés vocationnelles, en maintenant une attention constante aux contraintes sociales, institutionnelles et organisationnelles qui configurent les parcours (Bourdieu, 1979, 1980 ; Blustein, 2006, 2011).

Sur le plan pratique, cela implique une articulation permanente entre le vécu subjectif de la personne — affects, dilemmes, sentiment de capacité ou d’impuissance — et l’analyse des conditions sociales de production de ce vécu : segmentation du marché du travail, normes de reconnaissance, dispositifs organisationnels et rapports de pouvoir (Ahmed, 2017). Le counseling devient ainsi un espace d’élucidation critique, soutenant la personne sans psychologiser des contraintes structurelles.

6.4. Intervenir dans la complexité : articuler niveaux, pratiques et régulations

Le cadre régulateur invite à abandonner toute lecture causale linéaire des situations vocationnelles. L’intervention s’inscrit dans une compréhension multi‑niveaux et récursive des trajectoires, intégrant affects, pratiques quotidiennes, relations significatives et cadres institutionnels (Morin, 1977–2004).

Les théories des pratiques montrent que les régulations affectives et identitaires se jouent dans des configurations concrètes d’action intégrant corps, normes, objets et temporalités (Reckwitz, 2002 ; Schatzki, 2002). Le travail clinique consiste alors à identifier les boucles de régulation dans lesquelles la personne est engagée, afin de soutenir des ajustements progressifs des pratiques et des environnements, plutôt que de rechercher des solutions standardisées (Damasio, 2018).

La régulation affective au travail apparaît en outre largement relationnelle et dépendante des normes et des interactions organisationnelles, ce qui renforce l’idée que les difficultés vocationnelles relèvent de configurations sociales plutôt que de mécanismes internes isolés (Niven, Totterdell & Holman, 2009).

6.5. Travailler avec les modes d’ouverture au monde et la projection vocationnelle

Les approches phénoménologiques rappellent que les affects structurent des modes d’ouverture au monde, influençant la perception des possibles, la temporalité vécue et la capacité de projection dans l’avenir (Merleau‑Ponty, 1976 ; Ratcliffe, 2008 ; Zahavi, 2005).

Dans le champ vocationnel, l’indécision ou le blocage peuvent être compris comme une altération du champ des possibles vécu, plutôt que comme un déficit informationnel ou cognitif. L’intervention vise alors à restaurer les conditions affectives et symboliques de la projection, en agissant sur les médiations narratives, relationnelles et pratiques qui rendent un avenir professionnel à nouveau pensable (Damasio, 2010 ; Savickas, 2013).

6.6. Approches systémiques : régulations interactionnelles et changement

Les approches systémiques situent les difficultés vocationnelles dans des configurations relationnelles structurées par des règles implicites, des attentes partagées et des loyautés parfois invisibles (Bateson, 1995/2008 ; Watzlawick, Beavin & Jackson, 2014).

Le changement n’est pas conçu comme l’application d’un plan prescriptif, mais comme un processus émergent, résultant de micro‑réajustements interactionnels (Keeney, 1991). L’articulation avec la perspective damasienne permet de penser conjointement homéostasie biologique et homéostasie relationnelle, en soulignant que les régulations affectives individuelles et les régulations interactionnelles collectives se co‑produisent (Damasio, 2018).

6.7. Vignettes cliniques : une lecture régulatrice en situation

Afin d’illustrer concrètement la portée opératoire de la perspective régulatrice développée, sont maintenant proposées plusieurs vignettes cliniques issues de démarches de counseling de carrière. Ces vignettes n’ont pas pour vocation de représenter des catégories de personnes ou de situations, ni d’établir des typologies cliniques, mais de montrer comment une lecture en termes de régulation permet de rendre intelligibles des configurations vocationnelles différenciées, en tenant compte des médiations culturelles, des dispositions incorporées et des contraintes institutionnelles (Damasio, 2018 ; Blustein, 2011). Elles sont présentées à titre illustratif et suivent une même logique de lecture, allant des affects éprouvés vers les régulations sociales et symboliques qui les configurent.

6.7.1. Vignette clinique de reconversion professionnelle et non‑viabilité régulatrice

Il s’agit d’une personne engagée dans un processus de reconversion professionnelle après plusieurs années passées dans un environnement de travail fortement normé. Le discours manifeste une indécision persistante, associée à un sentiment de fatigue, d’illégitimité et d’anxiété diffuse, sans qu’émerge une difficulté clairement identifiable au niveau des compétences ou des intérêts.

Dans une lecture décisionnelle classique, cette situation pourrait être interprétée comme un déficit de clarification vocationnelle ou comme un manque d’information. Dans une lecture régulatrice, ces affects sont compris comme des signaux incarnés de non‑viabilité, indiquant un désajustement progressif entre des normes organisationnelles intériorisées (performance, disponibilité, conformité) et les capacités régulatrices actuelles du sujet (Damasio, 1999, 2018). Le travail clinique ne vise pas prioritairement la prise de décision, mais l’élucidation des régulations antérieures — normes de réussite, loyautés implicites, récits de soi professionnels — et de leurs effets affectifs incorporés, afin de permettre une reconfiguration progressive de la trajectoire (Savickas, 2005 ; White, 2009).

6.7.2. Vignette clinique en counseling de carrière multiculturel

La personne consultant en contexte multiculturel explicite une difficulté à se projeter professionnellement dans le pays d’accueil, malgré une expérience qualifiée et reconnue dans le pays d’origine. Les affects dominants sont l’ambivalence, la fatigue décisionnelle et un sentiment diffus d’inadéquation, oscillant entre l’espoir d’intégration et le découragement face aux obstacles institutionnels.

Dans une perspective régulatrice, ces affects sont compris comme l’expression d’une tension entre des systèmes normatifs culturels partiellement incompatibles. Les régulations affectives et identitaires antérieures, construites dans un cadre socioprofessionnel donné, entrent en dissonance avec les normes implicites du marché du travail d’accueil (reconnaissance des diplômes, attentes communicationnelles, codes relationnels), produisant une instabilité régulatrice (Berry, 1997 ; Arthur, 2006 ; Damasio, 2018). Le counseling vise alors moins l’adaptation immédiate que la restauration de conditions de viabilité affective et identitaire, en travaillant les médiations narratives et les cadres d’interprétation à partir desquels la trajectoire peut redevenir pensable et soutenable (Savickas, 2013 ; Arthur & Collins, 2018).

6.7.3. Vignette clinique en counseling de carrière des femmes

Dans cette vignette, la personne exprime des hésitations professionnelles récurrentes accompagnées d’un sentiment de culpabilité lorsqu’elle envisage certaines orientations jugées incompatibles avec des attentes familiales ou relationnelles. Les affects de doute, d’autocensure et d’ambivalence sont centraux, malgré des compétences objectivement reconnues.

La lecture régulatrice permet de comprendre ces affects comme des signaux incarnés de régulations sociales genrées, résultant de dispositions incorporées façonnées par des normes de genre concernant la réussite, la disponibilité ou la responsabilité relationnelle (Bourdieu, 1979 ; Betz & Hackett, 1981 ; Gilligan, 2019). Ces affects ne traduisent pas une faiblesse individuelle, mais l’effet durable de cadres normatifs qui organisent les possibles perçus et la légitimité à se projeter. Le travail clinique consiste à rendre visibles ces normes incorporées et à soutenir une reconfiguration des récits vocationnels permettant une augmentation de la capacité d’agir, plutôt qu’une simple clarification de choix (Blustein, 2006 ; Damasio, 2018).

6.7.4. Vignette clinique en counseling de carrière des femmes immigrantes : régulations intersectionnelles

Cette vignette concerne une femme immigrante qualifiée confrontée à une déqualification professionnelle persistante. Les affects dominants sont l’épuisement, la honte, le découragement et un sentiment de mise à l’écart, combinés à une forte pression à « réussir » l’intégration professionnelle pour des raisons économiques et familiales.

Dans une lecture régulatrice, ces affects apparaissent comme l’expression d’une perturbation intersectionnelle des régulations affectives, identitaires et relationnelles, résultant de l’articulation du genre, de la migration, de la classe sociale et des dispositifs institutionnels de reconnaissance du travail (Crenshaw, 1991 ; Yakushko, 2006 ; Ahmed, 2017). Le counseling de carrière ne peut alors se limiter à un travail sur l’employabilité ; il vise la recomposition des conditions de viabilité, en soutenant la reconnaissance des compétences, la transformation des récits vocationnels et la mise en intelligibilité des contraintes structurelles qui produisent ces affects (Blustein, 2011 ; Damasio, 2018). Cette vignette illustre de manière paradigmatique la fonction critique et médiatrice du counseling de carrière comme pratique de régulation du vivant.

Pris ensemble, ces vignettes mettent en évidence que les affects associés aux trajectoires professionnelles ne peuvent être lus de manière homogène ou universaliste. Ils signalent des configurations régulatrices différenciées, façonnées par des médiations culturelles, des rapports de genre, des dynamiques migratoires et des contraintes institutionnelles spécifiques.

La perspective régulatrice ne fournit pas un protocole d’intervention, mais une grammaire de lecture clinique permettant de repérer les tensions entre besoins, normes et conditions de viabilité, et d’orienter l’accompagnement sans prescrire de trajectoire. C’est précisément cette grammaire opératoire que le développement qui suit se propose de formaliser.

6.8. Structuration clinique du cadre régulateur

Les vignettes cliniques précédentes ont permis d’illustrer la manière dont la perspective régulatrice éclaire des situations vocationnelles différenciées, sans réduire les difficultés à des déficits individuels. Dans leur prolongement, le développement qui suit propose une formalisation des principes opératoires issus de cette lecture, en structurant le counseling de carrière comme une pratique située de régulation du vivant (Damasio, 1999, 2018 ; Blustein, 2011).

Il ne s’agit pas de transformer cette perspective en un modèle prescriptif, mais de dégager des gestes cliniques transversaux permettant d’articuler affects, médiations culturelles, pratiques et contraintes sociales, tout en maintenant une vigilance épistémologique face aux risques de naturalisation ou de psychologisation des difficultés vocationnelles (Bourdieu & Wacquant, 1992 ; Blustein, 2013).

Ainsi compris, le counseling de carrière peut être organisé autour de quatre gestes cliniques régulateurs, hiérarchisés non comme des étapes séquentielles, mais comme des points d’attention permanents au sein du processus d’accompagnement, susceptibles d’être mobilisés en fonction des configurations singulières des trajectoires.

6.8.1. Accueillir les affects comme données cliniques

Dans la perspective régulatrice, les émotions et les sentiments ne sont ni des perturbations subjectives ni de simples symptômes à atténuer. Ils constituent des indicateurs incarnés de viabilité, signalant les tensions ou les compatibilités entre les besoins du sujet et les environnements professionnels dans lesquels il est engagé (Damasio, 1999, 2010). Accueillir les affects comme données cliniques revient à leur reconnaître un statut épistémique : loin de faire obstacle à la rationalité, ils orientent l’exploration clinique en donnant accès aux dynamiques régulatrices sous‑jacentes, en résonance avec la conception spinoziste des affects comme variations de la puissance d’agir (Spinoza, 1999 ; Damasio, 2018).

Cette posture permet de déplacer l’attention depuis la recherche immédiate de solutions vers l’intelligibilité des tensions vécues, en considérant l’anxiété, la fatigue, l’ambivalence ou l’enthousiasme comme des signaux à interpréter plutôt que comme des états à normaliser ou à éliminer.

6.8.2. Travailler les médiations culturelles et narratives

Les affects n’émergent jamais à l’état brut : ils sont toujours médiatisés par des cadres symboliques, des récits et des normes culturelles qui organisent l’expérience et orientent la projection dans l’avenir (Geertz, 1973 ; Bruner, 2008). Le travail clinique consiste alors à rendre visibles ces médiations, en examinant comment les récits de soi, les représentations du travail et les normes de réussite structurent la manière dont les signaux affectifs sont interprétés et investis.

Dans cette perspective, les pratiques narratives du counseling de carrière peuvent être comprises comme de véritables technologies culturelles de régulation, susceptibles de transformer durablement l’expérience vécue en reconfigurant les cadres symboliques à partir desquels les trajectoires deviennent pensables et soutenables (Savickas, 2005, 2013 ; White & Epston, 2003 ; White, 2009). Il ne s’agit pas de produire des récits plus positifs ou plus cohérents, mais de soutenir une re‑médiation du sens, permettant aux affects de devenir des ressources d’orientation plutôt que des sources de blocage.

6.8.3. Cartographier les régulations sociales et relationnelles

Une clinique régulatrice implique de dépasser toute lecture individualisante des difficultés vocationnelles. Les affects, les hésitations et les sentiments de légitimité ou d’illégitimité s’inscrivent toujours dans des configurations sociales et relationnelles : dispositions incorporées, régimes de pratiques professionnelles, attentes familiales, dispositifs institutionnels et rapports de pouvoir (Bourdieu, 1979, 1980 ; Reckwitz, 2002 ; Schatzki, 2002).

Le travail clinique consiste alors à cartographier ces régulations, non pour en produire une explication causale, mais pour rendre intelligibles les conditions sociales de production du vécu affectif. Cette cartographie soutient une posture non individualisante et critique du counseling de carrière, en reliant les expériences subjectives aux cadres institutionnels et organisationnels qui les configurent (Blustein, 2006, 2011 ; Ahmed, 2017).

6.8.4. Soutenir la restauration de la capacité d’agir

Enfin, l’objectif transversal de l’intervention n’est ni l’adaptation à des normes préexistantes ni la production d’un choix optimal, mais le soutien de la capacité d’agir. Celle‑ci peut être comprise comme la possibilité, pour la personne, de se projeter dans des trajectoires professionnellement, affectivement et symboliquement viables, en cohérence avec ses besoins, ses valeurs et ses contraintes (Damasio, 2018 ; Spinoza, 1999).

Soutenir la capacité d’agir implique de travailler simultanément les affects, les récits et les conditions sociales qui rendent une projection à nouveau pensable et soutenable, sans prescrire de trajectoire ni normaliser les aspirations. Le counseling de carrière apparaît alors comme une pratique de médiation régulatrice, attentive aux conditions sociales de la viabilité et éthiquement engagée dans la reconnaissance des déterminants structurels des trajectoires (Blustein, 2013 ; Ahmed, 2017).

Les recherches sur les interventions en milieu professionnel soulignent que cette restauration repose sur une prise en compte de la dynamique temporelle et contextuelle des affects, plutôt que sur des états émotionnels ponctuels (Sosnowska & Griep, 2019).

6.9. Le counseling de carrière comme pratique située, régulatrice et critique

Pris dans son ensemble, ce cadre opératoire définit le counseling de carrière comme une pratique située, attentive aux contextes sociaux, culturels et institutionnels dans lesquels s’inscrivent les trajectoires (Guichard, 2009, 2015 ; McMahon & Patton, 2006).

Les critères implicites de réussite du counseling se déplacent vers des indicateurs tels que la restauration de la capacité d’agir, la cohérence narrative et le sentiment de reconnaissance, plutôt que la seule clarté décisionnelle (Blustein, 2013). Reconnaître la dimension somato‑affective des difficultés vocationnelles n’implique jamais de les privatiser ou de les biologiser ; au contraire, le cadre régulateur permet de relier l’expérience vécue aux structures sociales qui la façonnent, renforçant ainsi la responsabilité éthique et politique de l’intervention (Ahmed, 2017 ; Damasio, 2018). Elle entre en résonance avec des approches contemporaines du counseling de carrière qui définissent l’intervention comme un processus de traitement et de régulation, plutôt que comme une aide décisionnelle ponctuelle ou strictement cognitive (Cournoyer & Martinez, 2025).

7. Portée, limites et conditions d’articulation du cadre régulateur damasien

La réflexion développée visait à examiner dans quelle mesure la perspective damasienne de la culture, conçue comme un prolongement des régulations du vivant, pouvait enrichir la compréhension des phénomènes culturels et vocationnels, ainsi que les pratiques cliniques, systémiques et le counseling de carrière. En mettant en dialogue les apports des neurosciences contemporaines de la régulation et de l’affect avec des modèles majeurs des sciences humaines et sociales, l’analyse a permis de dégager un cadre théorique intégratif, attentif à la pluralité des niveaux d’intelligibilité mobilisés.

L’intérêt central de la pensée de Damasio réside dans la mise en évidence du rôle fondamental des émotions et des sentiments comme médiateurs entre les dynamiques corporelles, les processus cognitifs et les formes culturelles (Damasio, 1999, 2010, 2018). Loin de réduire la culture à ses déterminants biologiques, cette perspective propose un principe transversal — l’homéostasie — permettant de comprendre pourquoi les normes, les récits, les institutions et les pratiques sociales exercent une fonction régulatrice sur les conduites humaines. La culture apparaît ainsi non comme une sphère autonome détachée du vivant, mais comme un ensemble de dispositifs collectifs participant à la stabilisation, à la transformation ou à la perturbation des conditions de viabilité individuelle et collective.

7.1. Continuité du vivant et pluralité des médiations culturelles

La mise en dialogue de la perspective damasienne avec les modèles classiques de la culture a permis de préciser les conditions de cette continuité sans réductionnisme. L’anthropologie interprétative de Geertz rappelle que l’expérience humaine est toujours médiatisée par des systèmes de significations partagées, qui rendent l’action intelligible et orientent les affects (Geertz, 1973). La sociologie de Bourdieu met en évidence le caractère incorporé et socialement différencié de ces régulations, à travers les habitus et les dispositions durables façonnant attentes, aspirations et sentiments de légitimité (Bourdieu, 1979, 1980 ; Bourdieu & Wacquant, 1992).

La pensée complexe de Morin fournit un cadre conceptuel essentiel pour articuler ces niveaux sans les hiérarchiser : la culture émerge de boucles récursives entre le biologique, le psychique, le social et le symbolique, dans un processus non linéaire et fondamentalement dynamique (Morin, 1977–2004). La philosophie des affects de Spinoza permet quant à elle de dépasser une conception strictement équilibrante de l’homéostasie, en concevant les émotions comme des variations de la puissance d’agir, orientées vers la persévérance et la transformation du sujet (Spinoza, 1999).

Les approches systémiques prolongent cette lecture en situant la culture au niveau des interactions et des règles implicites organisant les relations, à travers des processus d’homéostasie relationnelle (Bateson, 1995/2008 ; Watzlawick, Beavin & Jackson, 2014; Keeney, 1991). Ces perspectives convergent dans l’idée que les régulations culturelles ne peuvent être comprises qu’à travers leurs médiations multiples : symboliques, incorporées, relationnelles et institutionnelles.

7.2. Apports des modèles contemporains : incarnation, pratiques et expérience vécue

Les apports contemporains retenus dans l’analyse ont permis de renforcer la cohérence de cette hypothèse régulatrice. La psychologie culturelle historico‑médiationnelle met en évidence le rôle des outils symboliques et des pratiques socialement situées dans la transformation des fonctions psychiques et affectives (Vygotski, 1934/1997 ; Leontiev, 1978 ; Bruner, 1996). Ces apports éclairent le rôle central des récits, du langage et des institutions dans la régulation de l’expérience émotionnelle et de la projection dans l’avenir.

Les approches énactives et phénoménologiques soulignent, quant à elles, que la culture ne se contente pas de structurer des représentations : elle façonne des manières incarnées de donner sens au monde et d’y être affecté (Varela, Thompson & Rosch, 1991; Merleau‑Ponty, 1976 ; Ratcliffe, 2008 ; Zahavi, 2005). Les affects apparaissent alors comme des modes d’ouverture au monde, orientant la perception des possibles, la temporalité vécue et la capacité d’agir.

Les théories des pratiques complètent ce tableau en montrant que les régulations culturelles s’opèrent dans des configurations pratiques concrètes, intégrant corps, normes, objets et savoir‑faire (Reckwitz, 2002 ; Schatzki, 2002). Cette perspective permet de saisir comment les environnements de travail, les dispositifs institutionnels et les régimes de pratiques produisent des effets régulateurs — ou dérégulateurs — sur les trajectoires professionnelles.

7.3. De l’analyse théorique à la clinique : une reconfiguration des pratiques

L’articulation de ces modèles avec la perspective damasienne a permis, de proposer une reconfiguration du counseling de carrière et des pratiques cliniques comme pratiques de régulation du vivant. Les trajectoires professionnelles y sont comprises comme des processus d’ajustement visant la viabilité affective, identitaire, relationnelle et sociale, plutôt que comme des suites de décisions rationnelles isolées (Damasio, 1999, 2018 ; Savickas, 2005, 2013 ; Guichard, 2009, 2015).

Les affects sont reconnus comme des données cliniques à part entière : loin d’entraver la rationalité, ils signalent des tensions entre besoins, valeurs et conditions environnementales. Les récits vocationnels sont compris comme des technologies culturelles de régulation affective, permettant de transformer des signaux émotionnels diffus en configurations de sens partageables (Savickas, 2005, 2013 ; White & Epston, 2003; White, 2009). Les approches systémiques et critiques rappellent enfin que ces processus s’inscrivent toujours dans des réseaux relationnels et des rapports de pouvoir, exigeant une vigilance constante contre toute psychologisation ou naturalisation des souffrances socialement produites (Blustein, 2006, 2011 ; Ahmed, 2004, 2017).

7.4. Vigilances critiques et conditions d’articulation de la perspective damasienne

L’analyse critique met toutefois en évidence plusieurs limites et exigences de la perspective damasienne. Prise isolément, celle‑ci accorde une place relativement restreinte aux rapports de pouvoir, aux inégalités structurelles et aux médiations institutionnelles. C’est précisément pourquoi son articulation avec la sociologie critique, les approches féministes et les modèles systémiques apparaît indispensable pour éviter toute biologisation du social (Bourdieu, 1979, 1980 ; Crenshaw, 1991 ; Ahmed, 2017).

La perspective damasienne fonctionne ainsi comme une hypothèse intégrative plutôt que comme une théorie totalisante. Elle fournit un principe régulateur commun — l’homéostasie — permettant de relier des modèles hétérogènes autour d’une grammaire transversale : régulation/dérégulation, stabilisation/rupture, viabilité/non‑viabilité. Cette grammaire facilite le dialogue interdisciplinaire sans effacer la spécificité des approches mobilisées.

Le cadre théorique développé n’a pas pour ambition d’épuiser l’ensemble des dimensions institutionnelles, politiques ou économiques de la rationalité au travail et des trajectoires professionnelles. Il propose plutôt un socle régulateur permettant de comprendre comment ces dimensions — normes, dispositifs, rapports de pouvoir — se traduisent, se médiatisent et s’éprouvent au niveau affectif, narratif et clinique, dans des parcours concrets. L’hypothèse damasienne de la culture comme prolongement des régulations du vivant fonctionne ainsi non comme une théorie totalisante, mais comme un principe d’intelligibilité transversal, destiné à articuler des niveaux d’analyse hétérogènes sans réduire la complexité des expériences humaines.

7.5. Portée et perspectives

Sur le plan théorique, la réflexion développée ici contribue à renouveler les cadres d’analyse du counseling de carrière en inscrivant les trajectoires vocationnelles dans une continuité corps–affects–culture–interaction. Il ouvre des perspectives de recherche visant l’opérationnalisation empirique de l’hypothèse régulatrice, notamment à travers l’étude des moments de rupture et de transition où s’articulent affects, récits et structures sociales.

Sur le plan pratique, il invite à repenser les critères d’évaluation des interventions, en intégrant des indicateurs tels que la restauration de la capacité d’agir, la cohérence narrative, la soutenabilité relationnelle et le sentiment de reconnaissance, plutôt que la seule clarté décisionnelle.

En définitive, penser la culture comme un prolongement des régulations du vivant permet de dépasser les clivages traditionnels entre biologique et social, émotion et cognition, individu et culture. Lorsqu’elle est rigoureusement articulée aux apports des sciences humaines et aux modèles contemporains de l’accompagnement, la perspective damasienne constitue une contribution féconde pour comprendre et soutenir les trajectoires professionnelles dans des sociétés marquées par l’incertitude, la pluralité culturelle et les inégalités structurelles.

Conclusion

Les travaux sur la décision incarnée montrent enfin que les styles décisionnels reposent sur des régulations somato‑affectives pré‑réflexives, ce qui conforte l’idée que la projection vocationnelle ne peut être comprise indépendamment des dynamiques corporelles et émotionnelles du vivant (Connors & Rende, 2018).

En définitive, penser la culture comme un prolongement des régulations du vivant permet de tenir ensemble affects, récits, pratiques et conditions sociales de viabilité, sans réduire la complexité des trajectoires humaines ni naturaliser les normes qui les configurent.

Ce travail a pour objectif d’examiner la portée et les limites de la conception damasienne de la culture comme prolongement des régulations du vivant, en la mettant en dialogue avec des modèles majeurs des sciences humaines et sociales, puis d’en dégager les implications pour les pratiques cliniques, systémiques et le counseling de carrière. En articulant neurosciences affectives, anthropologie, sociologie, philosophie, systémique et théories contemporaines de l’accompagnement vocationnel, il a été possible de proposer un cadre théorique intégratif, attentif à la complexité des trajectoires humaines, sans réductionnisme.

L’apport central de la pensée d’Antonio Damasio réside dans la reconnaissance du rôle fondamental des émotions et des sentiments comme médiateurs entre les dynamiques corporelles, les processus cognitifs et les formes culturelles (Damasio, 1999, 2010, 2018). En concevant l’homéostasie comme un principe régulateur transversal, s’exprimant à travers les affects, les conduites et les institutions, la perspective damasienne permet de dépasser les clivages traditionnels entre biologique et social, émotion et raison, individu et culture. Cette conception rejoint et prolonge les travaux contemporains sur la régulation affective et la prise de décision incarnée, qui montrent que les émotions participent activement à l’orientation de l’action et à la construction des choix, notamment en contexte d’incertitude (Connors & Rende, 2018 ; Chen et al., 2025).

La mise en dialogue avec les modèles classiques de la culture a permis de préciser les médiations par lesquelles ces régulations s’opèrent. L’anthropologie interprétative met en évidence le rôle structurant des significations partagées dans l’organisation de l’expérience émotionnelle (Geertz, 1973). La sociologie de l’habitus souligne le caractère incorporé et socialement différencié des affects et des attentes, montrant comment les trajectoires professionnelles sont façonnées par des dispositions socialement produites (Bourdieu, 1979, 1980). Ces apports trouvent un écho empirique dans les travaux récents sur le bien‑être au travail, qui montrent que les normes organisationnelles et les régimes de pratiques influencent durablement la régulation affective et la santé psychologique (Niven, Totterdell & Holman, 2009 ; Sosnowska & Griep, 2019; Rezaiee & Kareshki, 2024).

La pensée complexe a permis de formaliser le caractère non linéaire de ces processus : les trajectoires vocationnelles apparaissent comme des boucles récursives où affects, récits, pratiques et institutions se co‑produisent et se transforment (Morin, 1977–2004).

Les approches contemporaines de l’autorégulation au travail renforcent cette lecture en montrant que les affects fonctionnent à la fois comme résultats et comme moteurs des processus d’ajustement professionnel, influençant la persévérance, la satisfaction et le sentiment de compétence dans des environnements organisationnels normés (Howe, Chang & Johnson, 2013 ; Gabriel et al., 2025; Niven, Totterdell & Holman; 2009).

Les apports contemporains intégrés à la réflexion ont renforcé la compréhension incarnée et située de la culture. La psychologie culturelle historico‑médiationnelle éclaire le rôle des outils symboliques et des pratiques sociales dans la transformation durable de l’expérience (Vygotski, 1934/1997 ; Leontiev, 2022 ; Bruner, 2008). Les approches énactives et phénoménologiques montrent que ces transformations ne sont pas uniquement discursives, mais qu’elles modifient les modes d’ouverture au monde et la perception des possibles (Varela, Thompson & Rosch, 1991 ; Merleau‑Ponty, 1976 ; Ratcliffe, 2008 ; Zahavi, 2005). Les apports du féminisme critique, notamment ceux de Hooks, renforcent cette exigence de ne pas dissocier les affects des conditions matérielles et sociales de l’existence. Hooks (2020) rappelle que les expériences émotionnelles, les aspirations et les possibilités d’action sont toujours configurées par des rapports de pouvoir, des normes culturelles et des inégalités structurelles. Dans le champ du counseling de carrière, cette perspective invite à concevoir l’accompagnement non comme une simple aide à l’adaptation individuelle, mais comme une pratique critique attentive aux conditions sociales de reconnaissance, de dignité et de viabilité des trajectoires professionnelles. Les théories des pratiques complètent cette perspective en soulignant que les régulations affectives et identitaires sont produites dans des configurations pratiques concrètes, notamment au travail (Reckwitz, 2002 ; Schatzki, 2002).

Les recherches sur la régulation affective au travail confirment empiriquement cette lecture. Niven, Totterdell et Holman (2009) montrent que les stratégies de régulation émotionnelle sont profondément relationnelles et influencées par les normes organisationnelles. De même, Sosnowska et Griep (2019) soulignent que les interventions visant le bien‑être professionnel gagnent en efficacité lorsqu’elles prennent en compte la dynamique temporelle et contextuelle des affects. Ces résultats renforcent l’idée que la viabilité des trajectoires professionnelles dépend de régulations multi‑niveaux, et non de seules compétences individuelles.

Sur le plan des pratiques, cette réflexion conduit à une reconfiguration du counseling de carrière comme pratique de régulation du vivant. Les trajectoires professionnelles y sont comprises comme des processus d’ajustement visant la viabilité affective, identitaire, relationnelle et sociale, plutôt que comme des suites de décisions rationnelles isolées (Savickas, 2005, 2013 ; Guichard, 2009, 2015). Les recherches récentes en counseling de carrière confirment l’importance d’intégrer les processus de régulation émotionnelle, d’autorégulation et de soutien social pour réduire les difficultés décisionnelles et soutenir l’adaptabilité de carrière (Cournoyer & Martinez, 2025 ; Rezaiee & Kareshki, 2024; Nota & Rossier, 2015).

Cette approche renforce enfin une exigence éthique fondamentale. Reconnaître la dimension somato‑affective de la souffrance vocationnelle ne doit jamais conduire à la privatiser ou à la biologiser. Les travaux sur la diversité culturelle et les contextes pluriethniques en counseling de carrière montrent que les affects liés à l’orientation sont indissociables des rapports de pouvoir, des normes culturelles et des conditions institutionnelles (Bissonnette, Martiny & Provencher, 2022 ; Ahmed, 2004, 2017). La perspective régulatrice permet précisément de relier l’expérience subjective aux structures sociales qui la façonnent, renforçant ainsi la responsabilité sociale et institutionnelle de l’intervention.

En définitive, penser la culture comme un prolongement des régulations du vivant, lorsqu’une telle perspective est rigoureusement articulée aux apports des sciences humaines et aux modèles contemporains de l’accompagnement, constitue une contribution féconde pour comprendre et soutenir les trajectoires professionnelles dans des sociétés marquées par l’incertitude, la pluralité culturelle et les inégalités structurelles. Les références mobilisées montrent que ce cadre permet non seulement d’intégrer des niveaux d’analyse hétérogènes, mais aussi d’orienter des pratiques plus incarnées, plus réflexives et plus attentives aux conditions sociales de viabilité des parcours humains.

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